Le chemin qui a du cœur

 

La philosophie du Nagual m’a longtemps inspiré. Je la pratique encore. Elle comporte pourtant, à nos yeux judéo-chrétiens, un grave inconvénient : elle n’est pas morale, elle n’est pas altruiste, elle n’est pas charitable. Pour beaucoup d’entre nous, c’est rédhibitoire. Ça fait partie des points sensibles sur lesquels on ne transige pas. Et pourtant !

Il est fécond de réviser ses positions morales ou idéologiques. Elles ne sont souvent que des réflexes conditionnels ou des comportements acquis par mimétisme. Sans l’accord de l’être profond. Et puis, en matière d’altruisme et de charité, il y a des modes. Les générosités d’hier sont insultes aux yeux d’aujourd’hui. Les générosités de demain nous sembleraient inconcevables. En bien ou en mal ? Ces modes-là ne suivent pas la courbe idéale du progrès. Il arrive qu’elles régressent. D’autre part, ce qui est charitable pour toi est intrusion pour une autre. Souvenez-vous de Castaneda et de son escargot.

Si l’on connaît Castaneda, on sait qu’il se situe hors du référentiel judéo-chrétien qui dominait le monde occidental quand ses bouquins sont parus, dans les années 70-80. Mieux que ça, Carlos Castaneda n’est pas un WASPWhite Anglo-Saxon Protestant. Il n’appartient pas à l’élite de l’époque, blanche et droite. Il serait plutôt black et d’équerre. Surtout d’équerre. Bref, quand il pose l’inévitable question de l’altruisme à son benefactor Don Juan Matus, ce dernier lui répond tout rond qu’il n’y a pas de morale dans la Règle, que le Nagual ne fait pas l’aumône, que la voie du guerrier n’est pas une église ni l’impeccabilité, une sainteté. Ces notions sont très différentes. 

Dans le nagualisme comme dans le bouddhisme, l’adepte doit assurer son salut individuel sans se soucier aucunement du sort des autres. Une fois de plus, Castaneda se rebiffe. Don Juan précise sa pensée : « Sur la voie du guerrier, le choix t’appartient. J’ai connu un nagual implacable qui ne faisait jamais de cadeau à quiconque. C’était sa façon d’être impeccable. Et j’ai aussi connu le nagual Elias, très différent. Il suivait le chemin qui a du cœur. C’est le chemin que j’ai toujours suivi. » 

Rien dans la philosophie du nagual ne pousse à se soucier des autres, ni à écouter son cœur. Tout se passe comme si Castaneda avait ajouté cette notion pour faire passer la pilule amère : le nagualisme n’a pas de cœur. A notre époque de sensiblerie triomphante, une telle infamie ne pardonne pas. Partout, sur tous vos écrans, l’étalage obscène de la gentillesse commerciale fait ruisseler les yeux et cascader la monnaie. Ça rapporte un max, le charity business. Ça paye, le cœur de beurre qui fond sur le radiateur. Mamours, câlinous, bisouillages réitérés, cérémonies molles des genoux parmi tous ces petits cœurs volants qui battent à qui mieux-mieux, stop l’overdose ! N’en jetez plus ! Finis les faux sourires, bannis les bisous vides, cascades de câlins raides, torrent de banalités sur-aimables, archi-nullissimes et gerbantes de niaiserie.

Avoir du cœur, ce n’est pas en faire étalage. La bonne place pour le cœur, ce n’est pas sur la main, mais dans la poitrine. Que ta main droite ignore la charité que fait ta main gauche. Ne t’en attribue pas les mérites. Ne te crois pas supérieur parce que tu fais montre de générosité. Aider en donnant, est-ce généreux ? Y a-t-il du cœur dans l’argent ? On le cherche vainement. L’argent n’est pas une fin en soi. C’est un moyen. L’argent sert à entreprendre. A construire. Pour vivre on n’en a pas besoin, le troc suffit.

 

Le paradoxe de l’escargot

Un jour, Carlos Castaneda chemine avec Don Juan Matus. Soudain l’apprenti ramasse un escargot qui se traînait au beau milieu du sentier, et il le dépose à l’abri. Matus s’insurge : jamais un guerrier n’impose son « aide » à quiconque, fût-ce un escargot. Qui sommes-nous pour décider du destin d’un autre être ? En déplaçant cet escargot, Castaneda lui a peut-être volé une victoire qui l’aurait rendu meilleur. « Je vais le remettre où je l’ai pris », répond l’apprenti penaud. « Non, dit Matus. La bêtise est faite, n’en ajoute pas une deuxième. »

En déplaçant cet escargot, Carlos Castaneda fait preuve de compassion. Il marche donc sur le chemin qui a du cœur, comme son modèle Juan Matus. Et pourtant ce dernier le réprimande. La compassion n’est pas un bon programme pour un guerrier de lumière. Souvent elle n’est qu’un masque qui cache la supériorité. En faisant preuve de compassion, on envoie ce signal : je suis plus avisé que toi. Je vois que tu as besoin d’aide, et je vois que tu n’oses pas la demander. J’en sais plus long, je peux t’aider, vois : je t’aide déjà. La règle d’or serait de ne jamais intervenir sans une demande préalable, dûment circonstanciée. La demande faite pour un autre, ou la demande faite du bout des lèvres ne suffit pas. Cette recommandation est valable pour les guérisons, elle l’est aussi pour de plus petites choses, comme déplacer un escargot. Mais nulle étude logique ne vient à bout de l’irrationnel, de l’inconnu, du surhumain qu’est le nagual.

 

 

Paradoxalement, alors qu’ici Don Juan respecte le libre-arbitre d’un escargot, à d’autres reprises il fait montre d’un manque total de respect pour le libre-arbitre de ses élèves. Parmi ses tours, Matus possède le coup du Nagual. C’est une tape légère sur la luminosité du sujet, qui a pour effet de faire bouger le point d’assemblage. Jamais il ne demande la permission avant d’intervenir ainsi, posant un acte lourd de conséquences pour le futur apprenti. C’est ainsi que le sorcier met dans son sac les êtres qui l’intéresse. Il arrive que ces derniers se rebellent : Juan Matus a quitté son benefactor pendant dix ans, j’ai fait de même. Mais la durée de l’absence importe peu : il faut juste le temps que le disciple comprenne l’enjeu.

A proprement parler, il n’y a pas de dieu ni de morale pour les sorciers, mais un pouvoir aveugle, inépuisable, universel, qui est l’Energie, et un principe impersonnel réactif, l’Intention. Avec son intention propre, le guerrier attire l’Intention impersonnelle, qui fait pleuvoir sur lui des flots d’Energie. L’intention attire l’énergie comme un paratonnerre attire la foudre. Quand il reçoit l’énergie cosmique, le guerrier est relié : il est uni avec le Tout. Alors il accumule coups de pot et synchronicités. A chacun de nous d’apprendre à attirer la chance. Et le moyen, c’est l’impeccabilité. Pas la sainteté.

Alors ? Ce chemin qui a du cœur, où se cache-t-il ? Finalement, je n’en sais trop rien. Est-ce une coquetterie de langage ? Don Juan Matus veut-il atténuer un peu l’image rébarbative que donne l’impeccabilité, et surtout l’implacabilité ? Ces notions sont des actes, elles n’admettent pas de marge d’erreur. Un sorcier implacable ne fait pas de cadeau. Il sait ce qu’il veut même s’il ignore ce qu’il cherche. Son but est sa vie. L’atteindre est un absolu. Toutes ses actions sont centrées sur son but, même s’il sait qu’elles n’ont aucune influence sur le résultat, il agit comme si sa vie ou sa mort en dépendaient. Le bouddhisme a la même priorité : toute action doit être efficace, et tendue vers un seul but, l’éveil. Comme le nagualisme, le bouddhisme est une discipline auto-centrée. Les autres importent peu, la charité n’est pas au programme, ni l’amour du prochain. En témoigne ce farouche adage bouddhiste : « Si tu croises Bouddha sur ta route, tue-le. » 

Et moi, ce que j’en pense ? En confidence, je n’en pense rien, pour la bonne et simple raison que j’ai la tête vide depuis des années. Vide, oui, comme je vous le dis. Quand j’écris, seuls mes doigts savent où se poser sur le clavier. Je découvre en lisant l’écran. Je ne juge pas ce que je reçois. Je ne pense plus. Après 60 ans d’efforts, je me suis coupé la tête. Enfin ! L’absence de pensée ouvre les portes de la perception et les fenêtres de la contemplation. Elle permet de rester côté gauche, c’est à dire de se maintenir dans la conscience claire et totale, sur la voie du milieu. C’est ma loi. Loin de de la raison castratrice, aussi loin de la folie schizophrène qui m’a traqué jadis, j’avance démasqué. Le roi est nu. N’y pensons plus…

 

 

“Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie.” William Blake

 

La guerre à la drogue ne peut pas être gagnée car c’est une guerre contre la nature humaine.
Keith Morris