Niveau 1 : La loi d'oubli

Correspondances

Dernière modification le 23/02/2012 à 09h15

Correspondances, sublime sonnet de Charles Baudelaire, va nous servir à réunir Rimbaud, Valéry et Baudelaire lui-même.


La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

 

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


Mystérieuse et profonde correspondance, aussi, entre Charles Baudelaire et Vincent Van Gogh, entre l'âpre et terrible poésie de Charles et la Nuit étoilée de Vincent.

 

Quand on lui coupe les tifs, la Joconde a l'air moins tarte. Casser les moules, sortir du cadre, changer le regard…Ainsi dit Charles Baudelaire. Difficile, ô combien, d'ajouter un seul mot à ce verbe envoûtant sans passer pour un cuistre. Ce risque, prenons-le : nous en avons déjà pris bien d'autres dont l'énormité, justement, sert d'excuse. Continuons donc. On aime Rimbaud, dit-on, quand on a 20 ans, Verlaine à 30, et Baudelaire à 40. Après cette subtile harmonique d'échanges entre les sons, les couleurs et les parfums, passons de la maturité à l'exubérance de la jeunesse, avec ce sonnet du Fresh Prince du romantisme, Arthur R.

 

Voyelles

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,


Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

 

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;


O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

 

Arthur Rimbaud rêvait-il de Moaïs, ces étranges bustes surgis du sol de Rapa-Nui, l'île de Pâques ?

 

Contrairement aux romantiques tels Rimbaud et Baudelaire, Paul Valéry marche sur dix pieds. Autre génie, autre mise en mots. La musique est presque la même, mais en mode mineur, en surface, avec tous les violons. Le même Rimbaud, plus tard, vendra d'autres rêves, brutaux et sanglants. Chacun son enfer. A l'opposé du génial voyou, voici le studieux Paul Valéry. Chez lui, tout est sens, travail, conscience. Pas d'effets de manches, pas de mots rares ou précieux comme chez Arthur R, ni cette sourde symphonie létale qui émane des alexandrins de Charles B. Car Paul V. compose des décasyllabes.

 

Le cimetière marin

 

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux !

 

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l'abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d'une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir.

 

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l'âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

 

Paul Valéry fait bon ménage avec la science fiction, qui est née à   son époque, avec Wells et sa Guerre des Mondes.

 

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d'orgueil, après tant d'étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m'abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.

 

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

 

Zénon, Cruel Zénon 8 Tu fais le malheur de ce pauvre Achille qui jamais ne pourra rattrapper la tortue… jusqu'à l'invention du calcul intégral, seule résolution mathématique à l'épineux argument de l'Eléate.

 

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d'Elée !
M'as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m'enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l'âme, Achille immobile à grands pas !

 

Le vent se lève !… il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies

Ce toit tranquille où picoraient des focs !

 

Ce toit tranquille où picoraient des focs !

 

Deux pieds manquent à l'oreille… Les deux pieds qui séparent le décasyllabe du classique alexandrin.Décasyllabes, et non alexandrins… Deux pieds manquent à l'oreille, qui impriment au poème ce rythme haletant dans une ample cadence. Inimitable Paul Valéry…Le lecteur avisé aura noté que nous ne donnons ici que des extraits significatifs du poème "Le cimetière marin" dont la longueur excède les dimensions de ces articles. Pour le texte intégral, voyez ici

A quel âge est-on censé aimer ce grand poète de l'intelligence, au verbe affuté, taillé de facettes comme un précieux diamant ? A l'âge où on lit Proust ? Ou plus tard, quand on lira Bergson ? Chacun dans sa branche, ces trois-là se ressemblent comme des frères. Bergson, Proust et Valéry; le philosophe de l'élan vital, le romancier de la mémoire et le poète de la lumière.

 

Paul Valéry le poète, Marcel Proust le romancier et Henri Bergson le philosophe, trois façons d'incarner l'aube des temps modernes.

 

Ils furent les trois coups du lever de rideau du siècle dernier.

 

Rideau le vieux monde. Dégage !

 


Alphonse Allais, humoriste, auteur et écrivain françaisA quoi bon prendre la vie au sérieux,

puisque de toute façon,

nous n'en sortirons pas vivants ?A celles et ceux qui se demandent pourquoi cette page dans Eden Saga, et surtout pourquoi juste à cet endroit précis, il est recommandé de cliquer sur la touche +

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