Dernière modification le 12/01/2012 à 15h39

Si la Révolution Française est fille de Rousseau et de Voltaire, Mai 68 est fils de Nietzsche. Libératrice et libertaire, cette révolution poétique apparaît aujourd'hui, avec le recul, comme la bande-annonce des révolutions populaires actuelles.
Issues de l'Islam, ou tout au moins de nations à majorité musulmane, ces révolutions populaires se réclament ouvertement d'Internet et de Facebook. A première vue, on se demande bien en quoi elles pourraient être filles de Nietzsche. En 1968, une génération planétaire a voulu rompre avec tout modèle antérieur. Tous ensemble, ils témoignaient de la fin d'un monde. La fin des diktats. La fin des maîtres. Or n'est-ce pas Nietzsche qui nous a détourné des maîtres ?

"Ne faites pas de disciples, dit Zarathoustra, car vous n'aurez que des zéros". En effet, si le maître est l'unité, pour transformer cette unité en un grand nombre il suffit d'y ajouter… des zéros.

L'antiquité grecque prêche depuis longtemps une certaine méfiance à l'égard des maîtres, directeurs de conscience ou autres gourous. "Connais-toi toi-même" pouvait-on lire sur le fronton du temple pythique à Delphes. Sois ton propre maître, clame Nietzsche, quitte à errer, comme lui, d'excès en palinodies. Après avoir encensé Wagner plus que de raison, il le prit en grippe. Au soir de sa vie, toute honte bue, Nietzsche n'écrira-t-il pas qu'il "donnerait tout Wagner pour une page de Bizet" ?

Hey! Teachers! Leave them kids alone!
All in all it's just another brick in the wall.Hé, les profs, laissez les gosses tranquilles ! Au bout du compte ça n'est qu'une autre brique dans le mur
Pink Floyd
Que ferions-nous de maîtres, si nous croyons, comme Nietzsche, que l'homme est appelé à devenir un surhomme du futur ? Un surhomme un peu trop allemand, vu par Nietzsche l'allemandissime. Son Übermensch ressemble un peu trop à Superman, les Panzerdivisionnen en plus. Kolossal finesse qui rappelle assez celle d'Hollywood. N'empêche. Un autre surhomme, pourquoi pasOu plus modestement l'Homme. Enfin !? Ce qui fait de Nietzsche le porte-étendard de 68, c'est son refus des cadres imposés.
Il a cassé la grille de lecture habituelle du passé. C'est sa vraie grandeur, qui le rend éternel. Niezsche lui-même, quand il a développé sa théorie du surhomme futur,Cliquez sur + n'était-il pas influencé par d'autres surhommes,Lisez Les Maîtres de la foudre du passé ceux-là, ces géantsLisez L'empreinte des géants qui nous ont créés ?Lisez Nos pères créateurs Le grand philosophe a voulu donner un sursaut à la philosophie, qui s'enlisait dans la dialectique hégélienne puis marxienne. Quand il évoque Zarathoustra, il y projette davantage notre futur que le souvenir d'un dieu d'avant.Voir page

Son Zarathoustra n'a guère plus de rapport avec Zoroastre que sa Naissance de la Tragédie n'en a avec la Grèce antique. Pourtant, derrière ses visions très personnelles, et contestées, de notre Antiquité, Nietzsche est le premier à pointer du doigt le divorce entre les deux fonctions de l'esprit qu'il définit, sans doute à tort, comme le Dyonisiaque et l'Apollinien. Il oppose l'ivresse du rêve - les états de réalité non-ordinaire, dirait Castanedavoir page- à la rigidité du mental rationnel et de l'esprit logique.
Le malheur de l'homme contemporain, souligne-t-il, est d'avoir perdu le culte sacré de Dyonisos, les Bacchanales des Romains qui se sont muées en Carnaval. Ainsi, à Rome, les cinq jours calendaires ouvraient une parenthèse dans la vie quotidienne, ivresse permise, plage de liberté quasi absolue où étaient levés tous les tabous sociaux. Nietzsche est sans doute le seul philosophe à avoir osé cracher dans la soupe rationnelle. Et par là ce penseur surhumain rend à l'homme sa stature et sa dignité.
Avec sa vision prophétique du surhomme, avec son ressenti magico-mental de l'Antiquité grecque, avec son refus de ce qui est "humain, trop humain" chez les grands de ce monde comme chez les dieux anciens, Nietzsche a rendu à la philosophie ses vrais lettres de noblesse, veiller sur l'homme dans son entièreté. Une de ses thèses les plus originales, l'inversion de toutes les valeurs, révèle aujourd'hui sa pertinence : n'offre-t-elle pas le seul antidote possible aux venins de l'âge de fer où nous sommes ?
L'inversion totale des valeurs répond en effet à la théorie du déclin et au kali-yuga, notre âge sombre où les valeurs sont inversées : les élites, méprisables et corrompues, laisent les sages et les saints dans l'ombre. L'inversion de toutes les valeurs prônée par Nietzsche serait le remède radical au kali-yuga. "Qu'est-ce qui peut seul être notre doctrine ? - Que personne ne donne à l'homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même." (source)Par delà le Bien et le Mal Il dénonce aussi "le non-sens de "l'idée" au sens philosophique du terme, telle qu'elle a été enseignée, sous le nom de liberté intelligible, par Kant et peut-être déjà par Platon". (source)Wikipedia

Personne n'est responsable du fait que l'homme existe,Voilà qui renvoie dos à dos créationnistes et évolutionnistes. La Bible dénature les faits réels, tandis que Darwin affabule. qu'il est conformé de telle ou telle façon, qu'il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n'est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L'homme n'est pas la conséquence d'une intention propre, d'une volonté, d'un but ; avec lui on ne fait pas d'essai pour atteindre un "idéal d'humanité", un "idéal de bonheur", ou bien un "idéal de moralité", - il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque.
Nous avons inventé l'idée de "but" : dans la réalité le "but" manque... On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, - il n'y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout... Mais il n'y a rien en dehors du tout ! - Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l'être ne peuvent plus être ramenées à une cause première.
Le monde n'est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme "esprit" : cela seul est la grande délivrance, par là l'innocence du devenir est rétablie... L'idée de "Dieu" fut jusqu'à présent la plus grande objection contre l'existence... Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde.» Puissante pensée qui néantise pour mieux revivifier ! Avec cette philosophie, l'Homme dans sa stature et son insignifiance renaît comme le phénix, de ses cendres.

Nietzsche était de la race des prophètes bafoués, des poètes maudits, des visionnaires qui toute leur vie rôdent dans les marges de leur époque, spectres inquiétants, lieux de passages entre morts et vivants. Il a exploré jusqu'au bout l'hubris, la démesure, l'ivresse sans limite des dieux chtoniens. Il a éprouvé les griseries de la Folle Pensée. Il a brûlé ses ailes au soleil cruel de l'amour à trois. Il a sombré dans l'amertume, la mélancolie, la misanthropie et la démence.

Friedrich Nietzsche aura payé très cher le droit d'être à jamais différent sur la scène rigide de la pensée oxydantale.Oui, vous avez bien lu. Cliquez sur +
