Gurdjieff, gourou et crapule

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Quand on aborde la vie de Georges Gurdjieff, il faut marcher sur des oeufs. Jusqu’à l’âge de 40 ans, rien ne peut être vérifié dans sa biographie, sinon quelques détails d’état civil. Tout le reste, ses voyages, ses rencontres, ses hauts faits sont contés par lui-même ou par ses disciples, qui se fondent sur sa parole. Ils ont tort.

Droit comme faucille et franc comme renard, Gurdjieff n’est pas à prendre avec des pincettes. Déjà c’est un gourou, et la plupart sont des crapules. Dans le récit de sa vie, beaucoup de flou, bien des incertitudes. Il faut choisir de lui faire confiance, et faute de son existence réelle, se contenter de sa vie rêvée…

Voici ce que dit de lui Wikipédia, encyclopédie de la contre-initiation et cénacle exclusif de la pensée dominante : Georges Gurdjieff, né le 27 décembre 1861 à Alexandropol (auj. Gyumri), en Arménie, et mort le 29 octobre 1949 à Neuilly-sur-Seine, est un aventurier et une figure de l’ésotérisme de la première moitié du xxe siècle. Il fut également compositeur. Surnommé le nouveau Pythagore et considéré par certains comme détenteur d’un savoir traditionnel très ancien, ce personnage controversé sera vu par d’autres comme un dangereux escroc et un charlatan. (source) 

Pour une fois, je suis d’accord avec Wikipédia. Sans illusion, je vais donc résumer sa bio, sûrement archi-fausse, car l’animal est un as de la manip.

Aîné d’une famille de 3 enfants, Gurdjieff passe son enfance dans la région de Kars en Arménie. D’abord aisée, sa famille est ruinée. Son père le barde devient menuisier à Kars. C’est là que Gurdjieff étudie à l’école grecque puis au collège russe. Destiné à la prêtrise orthodoxe, il entre au séminaire.

Son père le barde aura une grande influence sur Gurdjieff. Il lui conte les vieilles légendes, Gilgamesh, Enki, Rama et bien d’autres auxquelles il ajoute de multiples détails de son cru. Voyant et un peu sorcier, son père éveille la spiritualité de l’enfant et lui donne un cadre de vie qu’on retrouve dans son enseignement.

 

Georges-Gurdjieff-jeune-wikip-200poGurdjieff rêve de science et de technologie. Un prêtre voisin lui suggère de suivre des études médicales en plus du séminaire, pour « guérir à la fois l’âme et le corps ». Mais il rejette les deux pour laisser libre cours à sa fascination pour l’occultisme. L’astrologie, la télépathie, le spiritisme et les tables tournantes, la divination et la possession démoniaque, tout cela accapare son intérêt de jeune homme.

Il n’écoute aucun avis à ce sujet, ne suit aucun conseil, et dédaigne les explications de la science qu’il juge peu convaincantes.

 

A la poursuite du savoir occulte, il voyage à travers l’Asie centrale, le bassin méditerranéen, l’Égypte, le Tibet et l’Inde. Il y fera des rencontres marquantes. Il s’intéresse surtout à l’école ésotérique Sarmouni. Il dit qu’elle fut fondée à Babylone vers 2500 AEC. Faut-il le croire ? Possible, mais pas certain.

Dans toutes ses recherches, le jeune homme assume les frais de son existence errante. Il fait des petits boulots, pas toujours très honnêtes. Contrebande, arnaques, rien ne l’arrête dans sa quête, et s’il lui faut de l’argent pour entreprendre, il sait toujours où le trouver.

Il raconte avec complaisance certaines de ses crapuleries, comme l’affaire des canaris américains. Il avait trouvé le moyen de peindre les plumes de moineaux vivants avec de l’aniline. Sans se dégonfler, il les baptise canaris américains et se met à les vendre sur le marché. Succès fracassant : il en vend plusieurs dizaines avant de prendre la fuite vers un autre marché… Son sens des affaires et sa morale élastique lui donnent une grande aisance financière.

 

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En Afghanistan, vers 1897, un derviche l’aurait présenté à un vieil homme de la secte Sarmouni qui le mène au monastère secret de la secte, au Turkestan. Objet principal de ses recherches, cette secte est intéressante à plus d’un titre. Il s’agit d’une branche éclairée du soufisme, qui est le coeur véritable de l’Islam, et sans doute très antérieure à cette religion récente. 

Gurdjieff apprend leur danse mystique, leurs pouvoirs psychiques, et l’ennéagramme. Pour les Sarmounis, l’ennéagramme serait un instrument de divination et une représentation des processus vitaux, tels que la transformation personnelle. Il va devenir une part de l’enseignement spirituel de Gurdjieff.

Il forme ensuite un groupe, les Chercheurs de Vérité, ses compagnons dans la quête de l’illumination et de la (pleine) conscience. Puis il se rend à Boukhara, où vit le groupe de soufis Bahauddin Naqshbandi.

« Ces soufis Naqshbandi, également appelés les Khwajagan ou Maîtres de Sagesse, prétendraient être la Fraternité du Monde, composée de toutes les nationalités et religions, enseignant que « tous étaient unis par le Dieu de la Vérité ».

Ces Naqshbandis posséderaient une légende sur un cercle intérieur d’humanité qui constituait un réseau de personnes très évoluées ayant des connaissances particulières. Ces personnes auraient veillé sur la race humaine et dirigé le cours de son histoire.

Les Naqshbandis croyaient aussi en une hiérarchie spirituelle perpétuelle dirigée par le Kutb i Zaman ou Axe de l’âge, un esprit personnel recevant les révélations directes du dessein divin.

Cet esprit transmet soi-disant ces révélations à l’homme par l’intermédiaire d’autres esprits appelés Abdal ou les Transformés. Gurdjieff et ses disciples croyaient que ces esprits, essences démiurgiques d’un niveau supérieur à l’homme, sont responsables du maintien et de l’évolution de l’harmonie planétaire bien que leur action ne fût pas forcément propice à la libération des individus.

En dépit de leur hostilité potentielle, Gurdjieff et ses partisans maintenaient le contact avec ces esprits. » (source)

 

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J’ai découvert Gurdjieff à l’adolescence, j’ai dévoré ses livres et j’ai adoré ses histoires. Je ne sais si elles sont vécues, mais je sais qu’elles sont vraies. Comme tous les contes soufis. Peu importe qu’il ait enjolivé, peu importe qu’il se soit attribué des aventures, et qu’il n’ait pas rencontré toutes ces personnes remarquables dont il parle.

« Gurdjieff pensait que la plupart des humains ne possèdent pas une conscience unifiée esprit-émotion-corps et vivent leur vie dans un état hypnotique de «sommeil éveillé», mais qu’il est possible de passer à un état supérieur de conscience et d’atteindre le plein potentiel humain. Gurdjieff a élaboré une méthode qui tente d’atteindre ce potentiel, il a nommé cette discipline Le travail (sur soi) ou la méthode. » (source)

La vérité de Gurdjieff ne se mesure pas à l’aune de Wikipédia. L’éteignoir rationnel m’a toujours usé les nerfs. J’évite autant que possible les érudits qui prétendent détenir la vérité. Un être aussi foisonnant, aussi magnétique et tordu que Georges Gurdjieff ne peut se réduire ni se résumer. Escroc ? Eveilleur ? Gourou ? Mythomane ? Toutes ces étiquettes se valent, à ses yeux. Il s’en fout…

Par-delà les travers et la démesure verbale, le seul moyen de le comprendre est, pour un temps, de tomber dans ses pièges, de rêver sur ses pistes. Mais il faut aussi savoir s’en méfier. Croire sans y croire. Et ensuite, il faut savoir le digérer, pour mieux l’oublier. 

 

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« Beaucoup de groupes Gurdjieff se forment après sa mort, tels les centres Gurdjieff — Ouspensky, le « Fellowship of Friends » de Robert Burton, le Théâtre de Toutes les Possibilités, et l’Institut pour le développement de l’Être humain harmonieux. Il convient de citer aussi la formation Arica (du nom d’une ville dans le nord du Chili), un programme de « potentiel humain » fondé par Oscar Ichazo, impliqué surtout dans la propagation de l’ennéagramme.  Son œuvre est également diffusée par ses disciples, tels que Henri Tracol, Véra Daumal, femme de René Daumal, ou Jeanne de Salzmann, l’épouse du peintre Alexandre de Salzmann. » (source)

 

Les dernières années de sa vie se déroulent en France, où Gurdjieff va exercer une influence sulfureuse et stimulante sur le Paris ésotérique de l’époque. 

 

Hommage de Stef Kervor au grand penseur et poète allemand Friedrich NietzscheAprès sa mort, de nombreux disciples ont poursuivi son oeuvre, mais aucun n’a eu son génie. Ouspensky est le premier, le principal disciple. Et son biographe attitré. Gurdjieff sait faire mousser les idées, les mots et les images. Il donne des ailes aux désirs les plus enfouis. Il écoute toutes les paroles de la nature, et toutes les voix intérieures. Qui mieux est, il sait les reconnaître et les distinguer. Ado, je me souviens avoir fait un portrait de lui, avec ses effarantes moustaches nietzschéennes. Le parallèle avec Nietzsche ne s’arrête pas au système pileux. Pour moi, ces deux-là font à jamais partie des philosophes volants, ceux qui m’ont donné des ailes.

 

Excessifs, démesurés, largement incompris, ces deux géants montrent que de tout temps, en tout lieu, on peut vivre plus fort et plus haut. Au delà du bien et du mal.

Mais le parallèle a des limites : Nietzsche n’a jamais joué au gourou. Au contraire, il refusait tout disciple. Si Nietzsche est au-delà de toute morale, sa vertu et sa droiture ne sont pas à remettre en question, ce qui n’est pas le cas de Gurdjieff. Mais quand on est adolescent, on peut tomber amoureux de la dernière des crapules, même si dans le domaine de la spiritualité, la crapulerie est tout à fait haïssable.

 

 

Ne vous demandez pas de quoi le monde a besoin. Cherchez ce qui vous fait vivre, et faites-le. Parce que ce dont le monde a besoin, c’est de personnes qui se sentent vivantes.
Howard Thurman