Les îles sur le Soleil

 

Moi, Aorn, fils de Thyan, j’ai vécu sur le soleil parmi les puissants, tandis que mes frères humains se cachaient dans des tunnels pour résister au froid de glace qui régnait sur terre.  Les Puissants lumineux m’ont transmis une bonne dose de leur savoir. Héra la Grande Déesse m’a dit ces mots : « Te voici Aorn fils de la Terre qui va devenir Hénoch fils du Soleil. »

J’ai passé cent années terrestres sur chacune des îles qui partagent en quatre quartiers la surface de l’astre divin. Mais les quatre îles du Soleil sont cinq. La principale est l’île centrale, domaine des puissants parmi les puissants, où je n’ai fait qu’un très bref séjour. Chacune des îles extérieures est reliée par sa pointe à l’île centrale, où s’élève le mont Olympe aux flancs vertigineux, à la cime toujours couronnée de nuages. Les quatre îles sont séparées par quatre fleuves qui coulent de l’Olympe. C’est au-dessus des nuages, dans le somptueux palais de la Grande Déesse, que je fus introduit dès mon arrivée sur les terres du soleil. Elle m’a donné le nom d’Hénoch.

Puis l’on m’a fait redescendre dans un oiseau de cristal, qui se pose et pond l’oeuf que je suis près d’un torrent, au pied d’une montagne surhumaine. Je n’avais pas fait trois pas que l’oiseau transparent s’était évanoui comme s’il n’avait jamais existé. Seul, face à l’énorme falaise qui se perdait dans les nuages, j’entends gronder l’orage. Une voix énorme a roulé ses échos tonitruants qui se confondent avec le tonnerre. Ainsi s’expriment les cyclopes.

Les puissants sont maîtres de magie. Ils sont maîtres de beaucoup de choses et de mondes. Ils ont créé le ciel et la terre, les comètes et toutes les étoiles, et tous les royaumes des étoiles, et tous les habitants de ces royaumes infinis. En tout cas, c’est ce qu’ils disent. En 400 ans, j’ai eu tout le temps de me rendre compte qu’ils exagèrent un peu, beaucoup. Ils ne peuvent pas s’empêcher d’en rajouter, mais c’est vrai qu’ils touchent leur bille. Franchement. Ils ont bricolé beaucoup de choses. Ils ont arrangé notre planète, la Terre, qui n’est qu’un monde parmi des myriades de mondes. Elle était sauvage, ils ont commencé à l’aménager. Ils ont réalisé des animaux et des plantes, ils avaient apporté les graines avec eux. Ils ont vraiment fait de leur mieux. Mais ce ne sont pas eux qui ont créé les graines.

Après il y a eu la guerre lumière contre d’autres lumineux. Tout a pété dans un grand éclat immobile, alors le froid noir est venu sur le monde. Les puissants ont tout vu de là-haut, sur le soleil où ils vivent, qui n’est pas un vrai soleil, mais un monde qui voyage entre les mondes. Un monde, ou plutôt cinq mondes. Cinq continents très différents séparés par des fleuves.

 

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Le cristal volant m’avait déposé au royaume des cyclopes, mais je n’en savais rien. C’est ici qu’il faut commencer l’initiation, car les cyclopes sont les tout-premiers auxiliaires des puissants. Ils furent les premiers habitants de notre planète quand elle était encore sauvage, mais j’en ignorais tout.

J’allais me trouver nez à nez – ou plutôt nez à pied ! – avec un gaillard vingt-cinq fois plus grand que moi, mais personne ne m’avait prévenu. Notez que si on m’avait dit que ce gaillard-là allait devenir mon mentor sur cette île montagneuse, jamais je ne l’aurais cru. Ces grands escogriffes ne sont pas désagréables. Ils ont mille choses utiles à enseigner aux ignorants, et j’en étais un fameux. Les cyclopes sont des montagnards, ils posent des antennes sur tous les sommets pour capter les éclairs et la foudre. Juché sur l’épaule de mon mentor, je pouvais l’accompagner dans toutes ses escalades et ses hautes randonnées sur l’île du vertige. Dans cette position stratégique, il m’était commode de me faire entendre en criant dans sa vaste oreille. Pour me répondre, mon cher mentor de 54 mètres muait sa voix mugissante en un petit filet chuchoté, et mis à part l’inconvénient des postillons qui me trempaient aux os, la communication passait bien.

Il m’enseigna l’algèbre et la géométrie, le travail du bois, de la pierre et du métal, la mécanique, l’ingénierie générale et spécialisée, l’électricité, le vril, et dix mille autres branches du savoir qui m’ont comblé d’aise et de sapience. Il me montra comment travailler les différents métaux, comment concevoir des armes magiques pour la chasse ou pour la guerre. Au bout d’un siècle, j’étais passé maître dans l’art de fondre et de forger. L’envie me prit d’aller voir du pays, et je fabriquai un lance-personne électrique qui me propulsa sur l’île voisine au premier essai. 

J’étais tombé sur l’île sans pitié, tel est le sombre sobriquet du royaume de haute magie, terre des très puissantes et très inquiétantes sorcières d’Avallon.  Les cyclopes n’ont pas d’estime pour ces fortes femmes, mais je n’ai pas le choix. Avalon est la deuxième initiation des fils du soleil, pas question de m’y soustraire. Je m’avançais sur la pointe des pieds quand une ravissante sorcière fit disparaître tous mes vêtements, et sans pouvoir esquisser le moindre geste, je me retrouvais couché sur son lit, tandis qu’elle s’employait à faire tomber ses petits habits. Ce qui, pour mon plus grand plaisir, lui prit pas mal de temps. Cette première leçon augurait bien de mon nouveau séjour.

Sur l’île implacable, les sorcières m’ont appris les lois de l’amour, l’usage magique du plaisir et la jouissance qui guérit. Elles m’ont appris aussi la volonté inflexible et les mille visages de l’intention. Au bout d’un siècle, par la grâce de leurs soins précieux, j’étais passé maître dans les nombreuses pratiques de la magie ordinaire, de l’alchimie, de la haute magie, de la magie sexuelle, de la magie extraordinaire et de la spagyrie.

Un matin, de mon propre chef, j’ai fait apparaître un pont de cristal qui enjambait le premier fleuve, et je suis passé sur l’île suivante. Cette fois, je savais où je tombais. Mais je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais y trouver.

L’île où je venais de poser un pied bien hésitant était le royaume des reptiles. Toute mon expérience de deux siècles, tout le savoir accumulé ne sert à rien. Ces gens-là ne sont pas comme nous. Chez eux, pas question de s’instruire à sa guise. Ils sont réputés pour leur grande intelligence et leur mémoire exponentielle. Le programme des études y est considérable, il faut développer ses 36 sens les plus affûtés, pas question de lambiner ni de rechigner, c’est mâche ou rêve. Et souvent les deux : on travaille en rêvant.

 

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Je me suis trouvé plongé dans le passé lointain de la Terre. J’ai vécu des centaines de vies, côtoyé des milliers d’êtres, livré des millions de batailles, et tout ça en un seul jour, effroyable, interminable. Je suis rompu en pièces. Cette première journée à subir l’enseignement des reptiliens a été d’une telle densité qu’elle m’a semblé durer une vie !
– Une vie, sans doute, me dit Sanghor le reptilien. Mais une vie de cent ans. Là où tu as cru ne vivre qu’une intense journée de découvertes, tu as vécu cent années parmi nous, et tu connais tous nos secrets, les grands et les petits.
– Comment ça ? J’ai peur de ne pas comprendre, répondis-je bouleversé.
– Disons plutôt que tu as peur de comprendre. Les cent ans sont écoulés. Il est temps pour toi de quitter cette île et notre compagnie. 

De la dernière île, je ne dirais rien ici. Les temps ne sont pas venus. Il m’a fallu bien des années, bien des siècles, pour retrouver la mémoire totale des enseignements reçus sur les quatre îles du Soleil Divin et sur l’îlot central qui les domine toutes. Sachez que le divin Soleil n’est pas un astre naturel, c’est la demeure des Puissants. Ils y vivent depuis une éternité, et avant eux, les Pères de leurs pères ont vécu et enseigné les Fils de leurs fils. J’ai consigné l’énorme somme de ce savoir dans un livre qui porte mon nom, Hénoch. Ce livre détaille toutes les sciences et les techniques maîtrisées par les Puissants. Leur monde lointain m’est connu, ils m’y ont emmené à bord de leur nef rapide. J’en ai retracé les mœurs et coutumes, l’histoire, la géographie, les climats et les arts. Cet énorme labeur ne m’a pas demandé moins de 75 ans, ce qui peut vous sembler long, mais ne représente que le dixième de ma vie d’homme, loués soient les Puissants pour ce prodige et pour tous les autres.

Un jour, vos chercheurs retrouveront d’autres parties de ce livre dont vous n’avez jusqu’ici que des bribes. Peu de temps après, tombera le voile qui privait vos yeux de la lumière du Tout. Qu’il en soit ainsi. 

 

Lorsqu’un homme rêve seul, ce n’est qu’un rêve. Mais si beaucoup d’hommes rêvent ensemble, c’est le début d’une nouvelle réalité.
Friedensreich Hundertwasser