Les sept degrés de l’éveil

 

« L’éveil n’est pas une chose dont on puisse dire : celui-ci est éveillé, celui-là ne l’est pas, » disait un Précieux Lama en robe safran, au Ladakh ou en Bourgogne, un jour de printemps. Ce moine bouddhiste devait avoir de la merde dans son troisième oeil.

Il faut être bouché pour ne pas reconnaître un éveillé. Dépourvu d’antennes, privé de voir, muré dans le mental. Un sensitif voit les auras. Il est aussitôt renseigné sur l’état d’éveil de la personne. L’aura d’un éveillé n’a que peu de rapport avec celle d’un endormi. Mais quand on est tout jeune et plein de respect pour la robe, on se dit « c’est moi qui déconne », et on croit l’homme orange sur parole. Nombreux sont les éveillés qui font ainsi confiance à ceux qui dorment.

Si on la chance de le lire, Castaneda peut nous faire connaître une série d’êtres plus conformes à notre nature et à notre sensibilité. Le nagualisme nourrit l’âme et l’esprit, fortifie le corps, ouvre le coeur et les autres chakras, ce dont les Tibétains en exil se montrent bien incapables.

Et quand, dans Voir ou dans Ixtlan, on tombe sur cette réplique de Juan Matus, on est aux anges : « Ne me parle plus des Tibétains, dit-il à Carlos. S’ils y connaissaient quoi que ce soit, ils ne raconteraient pas tant d’âneries à propos de cette infinité là-dehors ». Merci Juan, merci Carlito, merci mille fois ! ça fait toujours plaisir, un auteur qui pense comme soi.

Oublions donc les Tibétains et leurs rituels fumeux. Voici une expérience, celle de l’ami Stef Kervor, strict observateur de la philosophie du nagual. Si d’aventure mes lecteurs s’y retrouvent, tant mieux.

 

1 – S’ouvrir à soi

Kervor a fait une première sortie de corps à l’adolescence. Une sortie de corps consciente est la signature de l’éveil. Elle implique l’ouverture du chakra couronne. Stef Kervor était éveillé depuis un moment sans doute. Mais il n’en savait rien. La notion d’éveil lui était tout à fait étrangère. Il avait tout d’un éveillé, y compris l’aura, mais son comportement restait celui d’un gamin de 16 ans. Il passait son temps à courir les filles ou derrière un ballon. La spiritualité ? Quelle spiritualité ? Eveillé sans le savoir, il n’était qu’un bouddha idiot. 

Voilà une caractéristique peu connue : l’éveil a plusieurs stades. Aux premiers stades, il y a de longs moments où un éveillé ne l’est pas. Rien n’est acquis, rien n’est stable, ni rien gravé dans le marbre : la vie, donc l’éveil, sont en perpétuel mouvement. Voilà ce que voulait dire l’homme étrange dans un déshabillé orange. (source)

Il y a sept degrés d’éveil. Trois degrés d’ouverture : à soi, aux autres, aux mondes invisibles ;  quatre degrés d’ascension : se donner, se perdre, brûler, silence. Dès le premier stade de l’éveil, on est relié à l’infini, on peut quitter son corps en conscience. Mais on n’en a pas la maîtrise. Les sorties de corps arrivent sans crier gare. Pendant des années l’ami Stef n’y a pas prêté attention. Les sorties au ciné et les parties de foot l’intéressaient bien davantage.

 

2 : S’ouvrir au monde

Pourtant il savait que ses intuitions étaient justes. Dès cette époque, il a appris à comprendre sans réfléchir. Tout lui venait sans effort. Très vite, il pouvait répondre aux questions de ses profs sans avoir étudié le cours. Et quand un prof se prenait d’affection pour lui, il se jetait dans l’étude à corps perdu pour que l’estime du prof vienne renforcer ce lien précieux. 

Malgré le peu d’intérêt qu’il y portait, l’état d’éveillé apporte de menus talents de société qui font l’affaire des copains. Quand un pote se blessait, Stef n’avait qu’à passer la main sur la peau déchirée pour qu’elle se recouse aussitôt, sans laisser de trace visible. En cas de brûlure il ôtait le feu de la même façon.

Et personne ne s’en émouvaient. Les miracles sont le lot des adolescents, qui les acceptent de bon gré. C’est toujours ça de gagné, pas de quoi sauter de joie. Après un bref « merci » ils retournaient vaquer à leurs dadas. Seulement miracle ou pas, personne n’en parlait. Evoquer de telles choses devant les adultes, non vraiment ça ne leur serait pas venu à l’idée. Le miracle est une chose qui se vit. Si on en parle, ça devient une histoire. Une petite voix intérieure répétait à Kervor de fermer sa gueule. 

Le deuxième degré de l’éveil voit affluer les premiers dons, les plus spectaculaires, comme le don de guérison, ou les dons d’hyper-sensibilité, de méta-perception. Transmission de pensée ou télépathie, tierce oreille ou clairaudience, troisième oeil ou clairvoyance, etc.

 

3 : l’invisible

Plus tard, beaucoup plus tard, Stef Kervor s’est mis à voyager, en conscience, dans les mondes infinis de l’astral. Alors il a su qu’il était éveillé, et il a compris en même temps qu’il y a plusieurs degrés dans l’éveil. De même que personne n’est jamais complètement endormi, pas même le pire abruti, de même personne ne se maintient durablement dans la perfection  de l’éveil. Comme une chanson populaire, ça s’en va et ça revient. L’ami Stef a attendu l’âge de 40 ans pour faire ce qui se fait à 21 ans dans les sociétés traditionnelles : l’initiation aux petits mystères. Transe profonde, rebirth ou revécu de la naissance, de la vie intra-utérine et des vies antérieures. A partir de là, le plan astral est devenu son jardin.

Tout au moins, un certain astral. Car il y a énormément de plans dans l’astral. Dans chacun de ces plans, une infinité de mondes. Le monde de la lumière blanche, gwenwed pour les Celtes, est celui qui attire le plus de néophytes. On y trouve notamment les Hiérarchies, tout le barnum des anges, archanges, trônes, puissances et j’en passe, n’ayant aucun goût pour ce folklore judéo-islamo-chrétien. Il y a tellement d’autres mondes, pourquoi se contenter de celui qui brille le plus fort ? Tout ce qui brille n’est pas d’or.

Le troisième degré de l’éveil est l’apprentissage des multiples niveaux de l’astral, leur reconnaissance, leur exploration. 

 

4 : se donner

Deux ans plus tard, Kervor a commencé le travail passant. Je l’ai connu à ce moment-là. Comme lui, sans m’en rendre compte, j’étais devenu passeur d’hommes. On travaillait chacun dans notre coin, mais on avait la chance de se rencontrer autour de Jeff Gros-Sel, notre benefactor commun. Dans le jargon du nagual, le benefactor est celui ou celle qui vous fait connaître l’autre monde, qui s’ouvre au coeur de celui-ci. Pendant une quinzaine d’années, Stef et moi avons fait passer des arcanes XIII à ceux qui en faisaient demande.

Le quatrième degré est le don de soi à une cause juste : la meilleure est celle qui a permis votre propre éveil. Ce processus de cinq jours que nous appelions l’arcane XIII visait à ce seul but, permettre l’éveil au premier degré. Pendant quinze ans, nous avons aidé l’éclosion de bouddhas. Idiots, mais bouddhas quand même. 

 

 

5 : se perdre

A présent Kervor a raccroché. Ce travail n’a plus de sens. Les choses se passent tout autrement, l’époque n’est plus la même. Les balbutiements des années 2000 sont devenus poèmes et symphonies. L’accouchement des âmes ne se fait plus dans la douleur. 

Se perdre, c’est devenir autre. Alors le corps de l’initié se met à changer. Dans la tradition chrétienne, ça correspond au moment où le/la mystique reçoit les saints stigmates. Dans la tradition du nagual, cette phase est décrite comme la perte de la forme humaine. Pour le mystique, son Dieu se fait grand sur lui. Jésus est appelé « mon époux » par la nonne en transe. Pour l’apprenti sorcier, « cette infinité là dehors » fait irruption dans sa conscience. Saisi du vertige de l’infini, il sent les caractéristiques humaines quitter progressivement son corps physique. Il devient autre. Non pas un animal, non pas un dieu ni un surhomme, non pas un démon ni un extra-terrestre, mais autre. Ailleurs et demain prennent la place de l’ici et maintenant. Les derniers liens ténus qui le reliaient encore à la matière se sont rompus. Où est-il ? Je vous dirais bien : « en astral », mais vous savez comme moi que cette réponse est juste une bonne blague.

En fait sa vie cesse de se dérouler. Point fixe. L’instant s’immobilise, seules ses facettes qui s’éclairent à tour de rôle donnent encore l’illusion d’une continuité. Mais il n’y a plus pour lui ni temps, ni espace. 

 

6 : brûler

Allumer le feu du dedans, c’est quitter ce bas-monde par ses propres moyens. Le guerrier du nagual se transforme en brasier, il brûle au sens propre, et s’efface définitivement du plan matériel. Cette façon de quitter le monde de la matière ne doit pas être confondue avec un suicide. Au 19e siècle en Europe, de nombreux témoignages, et des rapports de gendarmerie font état de ces mystérieuses disparitions.

Le scénario est toujours le même. Une personne seule disparaît sans laisser de trace. Ou plutôt si, elle en laisse, c’est ce qui rend la chose troublante. Sur le carrelage de la cuisine, on constate la présence d’un rond calciné où ne se trouvent plus que quelques cendres, sans que rien d’autre dans la pièce ne porte la moindre trace de brûlure. Parfois, au bord du rond calciné, deux ou trois orteils incomplètement brûlés subsistent encore, montrant bien ce qui est arrivé à la personne disparue.

Il s’agit d’un sorcier ou d’une sorcière qui s’est arrêté de prolonger sa vie. Les guérisseurs les plus doués parviennent à se guérir eux-mêmes, ils se maintiennent en bonne santé malgré le grand âge jusqu’au jour où ils cessent de lutter contre une fin inéluctable. Ils choisissent le moment de leur départ, comme Juan Matus et Genaro. Mais eux se sont envolés. Il est question d’allumer le feu du dedans dans les ouvrages de Castaneda, mais jamais ces disparitions par le feu n’y sont évoquées. Peut-être s’agit-il d’un incompris de Castaneda ? Il y en a quelques-uns dans ses bouquins.

 

7 : silence

C’est le tout dernier stade. Intervient-il avant, ou après le départ définitif ? Personne ne peut le dire, ceux qui l’ont vécu ne sont pas revenus le raconter. Quelle importance ? Le silence est comme la neige. Il nivelle tout, embellit tout. C’est le grand rédempteur. Le silence intérieur est le meilleur moyen de percevoir la musique des sphères. Le long silence des tombeaux…

Vivons en attendant. Chantons et réjouissons-nous des merveilles dont nous sommes les témoins.

De nouvelles auras ont fait leur apparition. Indigo, cristal, arc-en-ciel… Des enfants merveilleux sont livrés à eux-mêmes, ils tuent et meurent comme s’ils étaient virtuels –peut-être le sont-ils. Des enfants chantent, leur rire est mon chariot magique, le vaisseau-mère qui vient m’emporter loin de cette terre d’exil.  Nautonier d’airain sur sa barque noire, l’archange Michel ou un autre psychopompe muet nous fera passer le Jourdain, ou franchir le Styx. Là est la vie, l’amour, toute lumière et tout bien.

 

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Là ou ailleurs ?

 

J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable.  Je fixais des vertiges.
Arthur Rimbaud