Le paradis perdu

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L’âge d’or, le paradis perdu, la nostalgie d’un antique passé plus brillant, plus magique, voilà encore un mythe récurrent dans de nombreuses traditions. 

S’y associent souvent les images d’un jardin disparu où des arbres d’abondance donnaient leurs fruits à profusion tout au long de l’année, où coulaient sans fin les ruisseaux de lait et miel, où la vie était plus facile, plus longue et plus belle qu’à présent. Et ce passé vertigineux ne ressemble pas à l’enfance.

L’âge d’or évoque au contraire la maturité, la puissance, la force surhumaine de géants, l’intelligence divine de super-cerveaux. Ce passé doré ne raconte pas notre origine, qui se perd dans la nuit des temps.

N’en déplaise à Darwin, nos ancêtres du Néolithique ne poussaient pas des cris rauques en sautant de branches en branches. Ils n’étaient pas vêtus de slips en peau de bison. Ils n’assommaient pas leurs compagnes à coups de gourdin. Ils jouissaient d’un magnifique accomplissement scientifique et magique, surfant sur l’onde alpha de leur deux hémisphères cérébraux appariés. Pas de chance: leur science et leur philosophie merveilleuses n’ont pas empêché l’orgueil et les rivalités.

Le soi-disant âge d’or se termina dans une guerre nucléaire mondiale. Rien à voir avec le paradis, mon amie.

Ce paradis perdu qu’on nous vante, ce jardin secret que chacun de nous cultive au fond de son coeur, c’est celui du renouveau. Celui du grand dégel, du printemps magnifique et boueux qui fit suite à l’âge de glace. Par la faute de la Bible et de la belle histoire d’Adam et Eve, nous avons cru que ce paradis où la femme et l’homme, nus et innocents, vaquaient en compagnie de Dieu, c’était le jardin d’enfants de la création. Que nenni. C’est juste le grand redémarrage après une catastrophe gravissime qu’on appelle le grand déluge.

 

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Ce déluge majeur a liquidé – c’est le mot – les trois quart de la population terrestre. Il fallait repeupler tout ça. Les rescapés, vite débordés – c’est le mot – par l’ampleur de la tâche, eurent l’idée de fabriquer des auxiliaires de vie, nettement inférieurs, mais assez perfectionnés tout de même pour effectuer seuls les travaux des champs et le toutim. Dans la Bible, cet épisode nous est décrit comme la création, mais non. L’homme existait bien avant cela, puisque c’est lui qui a créé un autre homme à son image, mais moins bien.

Plus d’une fois au cours de la sinueuse saga de notre espèce, un épisode en a caché dix autres, comme l’arbre cache la forêt.

Comme le prêtre de Saïs disait à au Grec Solon : « Vous autres Grecs vous n’êtes que des enfants sans passé, sans mémoire. Ainsi le déluge, vous ne connaissez que le plus récent, celui de Deucalius. Mais il y en eut bien d’autres, et de plus redoutables. » (source)Platon, le Banquet

Après un déluge plus fort que les cent qui l’ont précédés, il a fallu tout rebâtir, les survivants l’ont fait. Avec l’aide de sous-hommes qu’ils ont fabriqués pour leur service. Bien souvent, l’histoire se repète. On dit qu’elle bégaie, ou qu’elle se plagie.

 

tentation-au-jardin-d-eden-200poLes caractéristiques de l’âge d’or, longévité, force surhumaine, éternel printemps, donc beaucoup de fruits et de récoltes, sont la description exacte de notre planète quand elle était encore dans le plan de l’écliptique.

Les saisons n’existaient pas encore, remplacées, sous nos latitudes, par un éternel printemps.

D’où l’abondance de fruits toute l’année. D’autre part, notre planète produisait alors de prodigieuses quantités d’énergie, car le système rotor-stator qu’elle forme était alors en parfait équilibre.

 

De véritables flots d’énergie subtile circulaient sur toute la planète, créant des conditions optimales pour la vie, le biotope sacré.

L’abondance étaient réelle pour les hommes sauvages des premiers temps. Mais l’accident planétaire se produisit, la Terre s’inclina sur son axe, et ce fut la fin du printemps éternel et de l’Eden. L’agriculture démarre à ce moment, et les récoltes sont boostées par les flux sacrés.  Sous l’influence civilisatrice des Atlantes, les nouveaux cultivateurs apprennent à domestiquer les animaux

Les premiers animaux soumis sont les vaches et les abeilles, d’où les fleuves de lait et de miel toujours cités, tout à fait caractéristiques de l’âge d’or. Bien sûr, c’est surtout l’âge d’or pour les patrons. Les hommes n’ont pas intérêt à chômer dans le service divin, les dieux sont redoutables avec le petit personnel. Pour les larbins humains, les histoires des dieux paraissent bien lointaines, toutes auréolées de lumière et de gloire, taillée dans l’étoffe des rêves. Pourtant les dieux ne sont pas des anges, loin de là.

 

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A partir de ce moment-là, adieu la liberté, fini de rire, tout le monde au travail. Les délices de l’oisiveté furent illico presto remplacés par les impératifs de la productivité. Les poètes furent affectés aux corvées de chiottes, les artistes au fond des mines de sel et les érudits au pilori, comme chaque fois, comme toujours. Et comme chaque fois, comme toujours, les femmes et les hommes de ce temps-là se mirent à regretter le paradis perdu, l’heureux temps du loisir sur l’herbe en cueillant des fraises des bois.

Le retour à la barbarie, inévitable après chaque catastrophe – je l’appelle le syndrome de Mad Max – fut doucement remplacé par un autre syndrome, Into The Wild. Le regret poignant de la vie sauvage, l’homme privé de liberté, privé de sa vie, privé de lui-même, privé des animaux sauvages, privé des bruits de la nature, privé de tous les plaisirs inépuisables et  gratuits… pour TRAVAILLER. Se défoncer sans répit pour des patrons repus. Se griller les neurones et se casser le dos pour ceux d’en haut.

Certaines races plus fûtées ont refusé ce programme. Elles ont délibérément choisi le retour à la nature. Ce fut le cas des Rouges et des Noirs. Certains Blancs se sont foutus de leur gueule, au début. Mais à présent beaucoup d’autres ont envie de faire comme eux. Beaucoup. Plein. Tout compte fait, il n’y a guère que les Jaunes à vouloir encore bosser dans la matrice.

 

Tu verras bien qu’un beau matin fatigué J’irais m’asseoir sur le trottoir d’à côté Et tu verras qu’il n’y aura pas que moi Assis par terre comme ça. (Alain Souchon)

 

 

Ce qui est derrière nous et ce qui est devant nous compte bien peu à côté de ce qui est en nous.
Ralph Emerson