Science, ego, magie

 

On a coutume d’opposer ces deux approches de la réalité que sont la science et la magie. Elles semblent incompatibles, voire contradictoires. On pratique soit l’une, soit l’autre. A première vue, il n’y a rien de commun entre une laborantine et un apprenti sorcier. Mais dès qu’on y regarde de plus près…

Lorsque Baird T. Spalding a vu un maître tibétain nommé Bagget Irand faire des actions dépassant les connaissances scientifiques, il lui demanda : « Prétendez-vous être capable d’aller et venir à volonté sans moyen de transport visible comme nous venons de le voir, au mépris de toutes les lois connues de la physique et de la gravitation ? » Bagget Irand répondit : « Nous ne méprisons aucune loi, nous ne violons aucune loi divine ou humaine. Nous coopérons. Nous travaillons selon les lois naturelles et divines. Les moyens de transport dont nous nous servons sont invisibles pour vous mais parfaitement visibles pour nous. La difficulté vient précisément de ce que, ne les voyant pas, vous n’y croyez pas. Nous les voyons, nous y croyons, nous les connaissons, et nous pouvons les utiliser. Imitez-nous, ouvrez votre intelligence. Vous ne tarderez pas à découvrir que ces lois et règles sont parfaitement précises et pourraient rendre infiniment plus de services à l’humanité que les lois limitées auxquelles vous avez recours. » (source)Didier Savignol, Origines de la vie, Nice, 2010

Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. (Arthur C. Clarke)

Magie et science sont non seulement compatibles, mais complémentaires. L’une ne se conçoit pas sans l’autre. La magie d’hier est banale à nos yeux, celle d’aujourd’hui est la science de demain. J’entends d’ici les sceptiques qui confondent l’impossible avec l’inaccessible.

 

L’éveil et l’ego

« Arrêtez donc de dire que nous avons tous des pouvoirs qu’il suffirait de développer ! Vous savez comme moi que très peu de gens atteignent l’éveil, même si beaucoup s’en vantent »  me dit Lemy Tho. Son ego dominant l’empêche de s’éveiller, mais ses aspirations intérieures, insatisfaites, sont d’une puissance exacerbée qui l’emmurent chaque jour davantage dans l’auto-satisfaction, l’égocentrisme et la mégalomanie. Il devient aigri et frustré. Lemmy Tho ignore que le mental est la seule partie de l’être qui ne connaîtra jamais l’éveil. Le mental, autre nom de l’ego, est le principal obstacle à franchir pour s’éveiller. Sauf pour les professionnels de l’illusion, ou les éveillés sans effort, par la foudre ou par un survoltage

« J’ai l’impression que je ne vois rien, ni les auras, ni les fées, ni le petit peuple, ni les anges… Depuis des années, j’attends le moment où je verrais toutes ces merveilles, mais il semble que ce ne soit pas pour moi » me dit Hélène Hull. Sa motivation naïve vient de la piètre opinion qu’elle a d’elle-même. L’absence d’estime de soi fait obstacle à l’éveil, comme son excès. Qu’on se surévalue ou qu’on se dévalorise, c’est toujours la même obsession de soi, la même façon de se mettre au centre du monde, soit par vantardise, soit par excès d’humilité. Qu’est-ce que la timidité ? Le contraire de l’orgueil ? Je ne crois pas. Le timide s’efface par crainte de décevoir. C’est de l’ego. La timidité procède bien souvent d’un complexe de supériorité qui place le ou la timide au centre du monde, de SON monde. Cela s’appelle l’égocentrisme, il s’agit encore et toujours d’une inflation de l’ego.

« Comment pouvez-vous vous glorifier d’exploits que la science tient pour impossible, comme le voyage astral, le voyage temporel, la voyance, la bilocation et toutes ces bêtises ? Vous prenez vos délires pour la réalité, » me dit Joss Aitou. Il pense détenir la vérité ultime alors qu’il n’a même pas fait le premier pas sur le chemin. La jalousie le fait parler, l’envie le fait agir, il ne voit pas qu’il est son principal ennemi, son savoir purement mental fait écran entre le monde et lui. Encore un qui dérape sur les peaux de bananes de l’ego. On juge les autres selon ce que nous sommes, et on ne croit pas aux faits qui se refusent à nous. « La difficulté vient précisément de ce que, ne les voyant pas, vous n’y croyez pas. Nous les voyons, nous y croyons, nous les connaissons, et nous pouvons les utiliser. Imitez-nous, ouvrez votre intelligence. » (voir plus haut !)

« A quoi bon braver tous ces dangers, affronter la solitude, être impeccable et toujours se comporter en guerrier ? Le courage me manque, je n’ai pas l’énergie, jamais je ne pourrai tenir le coup » me dit Paule Tronne. Il faut une bonne dose d’optimisme pour s’engager en conscience sur le chemin d’éveil, et une bonne dose de masochisme pour s’y maintenir. Beaucoup trouveront plus facile et plus agréable de vivre domestiqué, castré, enregistré, les ailes rognées, les désirs envolés, le rêve en miettes au pied de l’écran télé, la liberté perdue au fond du puits creusé par les sites sociaux et leurs mirages empoisonnés. Grand bien leur fasse, mais j’en doute. Refuser de se battre, se glorifier de sa lâcheté, s’accommoder de ses failles, revendiquer sa faiblesse, pleurnicher sur ses malheurs, encore une façon de cultiver le culte de soi-même, sur un mode mineur certes, mais la musique reste envoûtante…

 

 

La magie et l’ego

En ce domaine comme dans tous les autres, mon choix se porte sur la voie du milieu. Fréquenter les extrêmes n’est pas la meilleure façon de conduire sa vie. On peut s’y complaire à l’adolescence, mais il est ridicule et choquant de s’y maintenir à l’âge mûr. On donne l’impression de n’avoir rien appris, ce qui est le cas. De nombreux ados de 40 balais hantent mon seuil. Je les aime de tout mon cœur, puisqu’ils me font l’honneur de leur amitié et de leur totale confiance. Mais je suis toujours stupéfait devant leur immaturité. Je connais aussi de nombreux trentenaires plus responsables et plus mûrs que leurs aînés.

Est-ce le hasard ? Vous savez bien qu’il n’existe pas. Je me garderais bien d’en tirer aucune conclusion. Chacun pourra évoquer, passant en revue ses amis ou ses collègues de travail, l’immaturité des uns et la maturité des autres. Y a-t-il un âge où l’on retombe en enfance ?  La crise de la quarantaine pousse-t-elle à la régression infantile ? Les hommes de 40 ans sont-ils tous tragiquement soumis à une compagne autoritaire ? L’euphorie de la trentaine s’accompagne-t-elle d’un nombre plus élevé de séparations ? 

Le hasard n’existe pas. Tout ce qui arrive est voulu. (Bouddha)

Je ferme cette parenthèse pour revenir à mon propos initial. Quand l’ego s’efface, l’âme s’incarne. C’est le patron. L’ego a dirigé jusqu’ici, son rôle se limite désormais puisque le patron prend les commandes. Alors se produit une brèche dans la continuité : l’éveil. La tête, d’un seul coup, se vide de pensées, de programmes, de rengaines mentales. Maintenant que ce n’est plus l’ego qui conduit, on se sent en apesanteur. Le hasard ôte son masque, on le voit tel qu’il est : une manifestation du pouvoir personnel de l’éveillé. Les coïncidences sont perçues comme des synchronicités. L’accord profond entre le moi conscient et le corps – autre nom de l’inconscient – devient un tapis roulant, un fleuve tranquille. On ne rame plus, on se contente de maintenir la barque dans le courant. L’âme est à la barre. Plus de soucis à se faire. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

Si vous n’avez pas compris pourquoi je parle d’ego dans un article sur la magie, relisez-le depuis le début. La magie est la pratique involontaire des pouvoirs psi. Ces pouvoirs, ces grâces, ne sont accessibles qu’aux éveillés. Le mental, ou l’ego, est le principal – le seul ? – obstacle à l’éveil. Courir après les pouvoirs est le meilleur moyen de ne pas s’éveiller. L’éveil est un état d’esprit. Un vide mental. Une ouverture totale à la magie du monde. Une délectation continuelle qui vient des plus petites choses. Tout ce qui arrive est un plaisir, même – surtout – les coups durs. Seul l’échec nous grandit, la réussite ne grandit que l’ego. Seule la défaite nous rapproche du but. 

 

Si

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils. (source)“If” de Rudyard Kipling (1910) traduit de l’anglais par André Maurois (1918).

 

 

L’éternité c’est long. Surtout vers la fin.
Woody Allen