Terreur de jeunesse

 

Amis lecteurs, je sais avec quelle impatience vous attendez la suite de la Saga d’Hénoch. Je suis comme vous. J’en trépigne. Pour un peu, je ferais un caprice. Oui, moi aussi, je brûle de savoir. Ça vous étonne ? Cette histoire, je ne l’ai pas rapporté de l’Akasha. Je la vis en ce moment même, sur un autre plan de réalité. Quand je l’écris, ça me reviens, je m’en souviens. Et ça me tient bien, croyez-le. Ça me tire par le bide.

Vous m’avez laissé faisant quelques pas dans le Multipli. Parfois j’ai besoin de prendre du champ. Hénoch me gonfle avec sa chicha, son pote le Templier me donne des boutons. J’ai juste oublié un détail. Quand on fait trois pas dans le Multipli, on saute forcément trois plis, on se décale donc de trois univers, au diable vauvert. Banco ! Je me suis retrouvé Satan sait où. Tout au fond d’un trou sans lumière. J’y voyais qued, un vrai trou noir ! Pas le temps de savourer ma vanne : une porte s’ouvre, flot de lumière et de musique, brouhaha d’une soirée mondaine. Une lourde silhouette s’encadre à contre-jour. S’élève une voix connue qui m’agace : « Entre, jeune clampin clopinant !

Vous avez deviné. C’est Jacques le Templier qui se paye une nouba avec ses potes. Jeune, je le suis encore, je dois avoir dans les 7 ou 8 ans, peut-être un peu plus. J’ai arrêté de rajeunir, c’est déjà ça. Je cherche vainement Hénoch. Il y a du beau linge : évêques, druides, avocats, tout ce joli monde frétille sous la robe, aguiché par des dames qui, elles, n’en portent pas.de robe Elles sortent du bain, je suppose, car elles n’ont plus l’âge de sortir du ventre de leur mère. Ah ? Je vois un gros gras tonsuré qui se défroque ! Je crains le pire… Jacques aussi. Ému par la pitié, il m’ouvre une porte basse pour m’épargner, sans doute, la scène pénible qui va suivre. Je m’engouffre dans une sorte de boudoir : deux fauteuils, table basse et lit à baldaquin. Un lit ??

Confessionnal pour les dames, me glisse Jacques avec un clin d’œil complice. Je suis dégoûté. Au secours Hénoch !  Le grand maître est un gros porc. Je me laisse tomber dans un fauteuil. Au bout de ma vie. Il débouche avec précaution un Dom Pérignon vintage 2000.

– En ton honneur, gamin ! Cette merveille vient de ton époque, tu m’en diras des nouvelles.
En effet, c’est de la bombe. Une robe intense, entre paille et citron. Un nez de jasmin, pommes compotées, cannelle et gingembre confit. En bouche, un concentré de miel et de noix, de tarte aux pommes chaude et d’épices. Très longue finale.  Effet céleste. Qualité monastique.    

 

 

– J’en ai trente caisses de côté pour les cas d’urgences. Et c’en est un. Où ai-je fourré ma chicha ?
Non ?? Il fume ça, lui aussi ? Décidément la barbe appelle la chicha ! Il lit mes pensées, il m’explique que la chicha est un goût acquis. En Terre Sainte où le Christ Pape l’a envoyé à la bagarre. Les Sarrasins voulaient se garder la Judée, province romaine depuis des siècles. Rome a rugi. Constantine a renchérit. Quand on l’attaque, l’empire contre attaque. (source)Alain Chabat, Astérix et Cléopâtre Le fantôme de Charlemagne a ébranlé les vieilles murailles d’Aix la Chapelle. Et les pauvres chevaliers se sont rués sus aux Mauresques. L’ordre du Temple est né pour cette sainte mission, et depuis son origine tous ses membres se doivent d’accomplir le pèlerinage batailleur et dépeceur de Mahométans. Ceux-ci, par la grâce du pèlerinage à la Mecque, deviendront Hadj. Les Templiers se passent de titre : ils deviennent chèvres.

– J’ai beaucoup d’amis là-bas… (nostalgie) Ils m’ont appris leur chanvre, je leur ai montré nos vins fins. Allah pardonne, Dieu le veult ! Tel était notre cri en choquant nos chopines, en fumant nos chichas de chichon.

Il est encore pire en privé. « Oui, euh. Et le père Hénoch, il est pas venu ?
-Tu devrais le savoir. Tu as fait trois pas comme un con. Hénoch est resté là-bas. Dans ton monde.

C’est exact, je n’aurais pas dû. Mais que ça ne m’empêche pas de recommencer. Je me suis levé. J’ai refait trois pas. Un autre horizon s’est ouvert, surréel. Une espèce de jungle où de minuscules dinosaures à poil laineux remplacent les femmes nues. Jacques est toujours là ! Devant moi, deux grands menhirs forment une porte. J’ai passé le seuil, j’ai fait deux pas. Le prochain se passera de moi.

Des alignements de menhirs à perte de vue. Hénoch, mon vieil ami, mon complice, où te caches-tu ?
Certainement pas ici, je le crains, dit l’autre tache à la croix rouge.
Il est partout, ce guignol. Impossible de m’en défaire. Tiens ? Il ne porte plus la croix ? À la place, il arbore un croissant vert ! 
– En voyage, il faut savoir s’adapter. A Rome, on fait comme les Romains.
Le sans-vergogne !

Il crache dans la poussière et ajoute à mi-voix :
– Et ici, on fait comme les barbus. 
J’en compte une trentaine derrière lui. Tous me regardent, hirsutes et hostiles. Pas tibulaires, mais presque. Nouveau changement dans l’allure de mon compagnon forcé. Il a trente ans de moins. La barbe d’un noir de jais, les cheveux luisants plaqués sur le crâne, il porte un battle-dress et s’appuie sur une AK 47 en guise de canne. « T’inquiète, me dit-il. Ma kalash n’est pas chargée.

La sienne, non. Mais celle des autres ? Les hirsutes sont tout hérissés de chargeurs et de mitraillettes. Ce n’est pas ça qui m’inquiète. L’incertitude tenace me tenaille. Sentiment d’impuissance. Ce gugusse transformiste ne va plus me lâcher, à mon grand dam. Où que j’aille, il y est avant moi. Bord d’aile aqueux ! Hénoch me manque, mon horizon familier me manque, ma maison me manque et mes chères études sont au point mort, exsangues. J’ai passé l’âge de faire le clown dans d’improbables voies de garage. Je veux retrouver la maîtrise de mon sort et de mes déplacements. Et puis je veux retrouver Hénoch.
– Le vieil Hénoch n’est jamais loin, gamin. Cherche en toi.

 

 

Je suis assis dans la poussière, les mains liées derrière le dos. Un bandeau puant me cache les yeux, mais je peux voir la scène comme s’il n’existait pas. Cinq ou six terreurs s’apprêtent à me zigouiller au nom d’Allah qui n’en a cure. Le plus vieux n’a pas 20 ans. Ils ne vont tout de même pas tuer un enfant ?! Mais si, ils vont le faire ! Maintenant que j’ai besoin de lui, Jacques de Molay a pris la tangente. Il est introuvable. J’allais écrire introuable. Ce qu’il est sans doute. Mais pas moi. Un des terroristes s’approche. Un rictus de haine déforme ses traits crasseux. Il sort un long coutelas recourbé. La chiasse !!

Prier ? Mais qui ? Les dieux sont sourds. Ils ont la tête ailleurs. J’aimerais bien être comme eux ! Au moment où la lame s’abat sur mon cou, je vois une tête rouler. Une tête qui n’est pas la mienne. Hénoch l’indomptable est en train de décapiter toute la bande de joyeux drilles à grands coups de cimeterre. Les Kalashnikov n’étaient pas chargées, tant mieux. Hénoch dans un nouveau rôle à sa mesure : Deus ex machina ! Je me suis vu mort, il me sauve in extremis des extrémistes ! Je rigole, c’est nerveux. J’ai des vannes plein la tête. Cimeterre pour le cimetière. Ou encore : Jacques d’œufs mollets. Et celle-ci : Hénoch knock knocking at the heaven’s door. Un instant,un court instant, je me suis retrouvé. J’étais moi-même. Et puis j’ai ouvert les yeux, le cauchemar a repris.

Ils sont tous morts. Mais je ne suis pas sauvé pour autant. Mon sauveur n’a pas lâché sa lame. Qu’est-ce qu’il mijote, ce vieux fou ? Un coup de cimeterre et je suis mort ! Il brandit sa lame. Ah non le con. Mes liens sont tranchés. Hénoch m’attrape par le collet et me propulse sur mes pattes flageolantes.
– Remue-toi, mon pote. Ils vont rappliquer en nombre, comme les sauterelles. On a intérêt à se tirer vite fait. Tu sais piloter un hélicoptère ?

Rideau! Je perds connaissance.

 

Il n’y a que deux façons de vivre sa vie : faire comme si rien n’était un miracle, ou faire comme si tout en était un.
Albert Einstein