Les îles dans le ciel

Mon âme est celte. Je me souviens d’Hyperborée. Nuits fragiles, forêts hostiles, jeunes filles nubiles, garçons habiles, guerriers subtils, orgies futiles, lits inutiles… Je suis né sur les îles du ciel. J’y ai grandi, bercé par les fées, allaité par les muses, choyé par les nymphes. Mes douze frères m’ont enseigné les devoirs de ma caste : guerriers.

Je suis né à l’aurore, signe bénéfique pour mon peuple. J’ai grandi comme les autres filles et garçons de mon clan. Mon meilleur ami s’appelait Aorn. Il est parti pour le Centre Terre et jamais je ne l’ai revu. Aorn aimait trop cette planète à demi sauvage. J’ai toujours préféré la vie sur Hyperborée, parmi les dieux et les géants. Les choses sont comme elles sont, je souhaite qu’il soit heureux là où il est.

Mon peuple aime la chasse et la guerre. Tous les jours je m’entraîne au maniement des armes. L’arsenal d’Hyperborée comporte des dizaines d’armes différentes, aux effets dévastateurs. J’adore le tir. Choisir sa cible, évaluer la distance, régler la visée, la portée, sélectionner le projectile, armer, viser et clitch ! Aucun bruit. Juste la petite décharge dans l’épaule, très légère, qui montre que le tir a eu lieu. Et aussitôt après, l’explosion de la cible vient couronner ton kif.

J’ai grandi parmi les géants, sur leur île montagneuse. Ils sont de bons compagnons, un peu lourds à la détente, mais bien pratiques quand il s’agit de construire un pont ou de renverser une montagne. Pour creuser les tunnels, les géants ne valent rien, mais heureusement il y a toujours des nains quand il y a des géants. Et les tunnels, les mines, les souterrains, c’est le domaine royal des nains.

Pourquoi chez les géants ? Tant qu’à vivre sur les îles du ciel, choisis bien ton île, disait Aorn. J’ai choisi les géants. Ils sont grands, ils sont lourds, ils sont bêtes. Pour un petit gars débrouillard, c’est encore le meilleur endroit où couler des jours heureux sur Hyperborée. Mais assez parlé de moi. Il y a une raison impérieuse à ma présence parmi vous. J’ai quelque chose de très spécial à vous dire. Tout ce qui arrive est voulu.

Tout ce qui arrive est voulu

Urgence. Importance. Délivrance. Tout, je dis bien tout ce qui est arrive est voulu. Pas le choix. Marche droit. Tais-toi. C’est comme ça. Voilà le cœur du message, mes sages. Écoutez, croyez-en vos oreilles, tout ce qui arrive est voulu de toute éternité. Il n’existe aucun moyen d’empêcher que le futur ne t’explose en pleine face parce que c’est exactement son boulot.

On n’est pas là pour se flatter l’ego. On a autre chose à foutre que se dorer le mental. Si tu continues comme un cul à espérer un message intelligible, intellectuel ou simplement intelligent, c’est indigent, indigne des gens qui se disaient autrefois les géants. Mon boulot de gagne-petit qui ne gagne qu’à être connu. Je vous ma parole d’aphone chevrotant qui bredouille dans le désert, la voili la voiça : vos gueules !

Fermez-la, les mentaux ! (les manteaux, les ment tôt, l’aimant tau, l’aime hante haut) Tout celui qui vit avec sa seule tête et qui s’entête à refuser son propre corps profond, tais ta gueule ! Arrête la machine à mouliner le mental, à panser les pensées, à dépenser les pensums. Stoppe le monde, coupe-toi la tête. Déploie donc tes capteurs subtils. Si tu en as, c’est pour t’en servir. Recueille. Accueille l’imaginaire mâle et femelle, notre père et notre mère, rejoins-les dans la grand’ maison des sans-raison. Écoute, bon dieu !  Écoute ton propre silence ! Ça te rafraîchira.

Tout le monde fait son boulot du mieux qu’il peut, même les gueux, même les plombiers. Certains soignent surtout les factures. Dodues et rondelettes. Mazette ! Mazel tov ! Mais parlons d’autre chose, ça me les brise, ça me glace. Ça me les brise-glace.

Je me concerte. Certains moi ne sont pas d’accord avec les autres. Conflit interne. Ça rouscaille ferme. Ne quittez pas, je tente de vous connecter. Si ça se prolonge, raccrochez, on vous rappelle sans faute dans 107 ans.

L’éternel présent

Oui. Depuis toujours. Et ne croyez pas que ce soit par volonté divine. Les dieux, ceux que nous appelons ainsi, ne sont pas plus à l’abri du destin que les hommes.

La moïra est la part de vie, de bonheur, de malheur, de gloire, etc., assignée à chaque mortel par le Destin et à laquelle les dieux mêmes ne peuvent rien changer, nous dit l’encyclopédie Larousse.

Moïra écrase les grands comme les petits, elle fait les riches et dépense les fortunes, nul n’est à l’abri de ses caprices insensés. Mais ça tient la route. Ça suit l’épure et ça reste dans les clous. Sous ses faux airs jean-foutre, Moïra sait ce qu’elle fait. Et le destin des insectes est aussi préparé que le tien, mon ami.

Rien n’échappe à la loi de l’éternel présent. Tout ce qui arrive est déjà arrivé dans le monde parfait de l’éternel présent. Un jour, c’est son tour, la chose ou l’événement s’incarne dans la trame temporelle parce que depuis toujours elle/il attendait son tour dans l’antichambre de l’éternel présent. Ceux à qui cette idée fait penser au ciel des Intelligibles du cher Platon ont gagné. Quoi ? Toute ma considération.

Mon âme est celte de naissance. Les âmes naissent-elles ? On le dit. Je ne sais pas. J’ai vécu la même vie des myriades de fois, je la vis depuis toujours et je n’en sortirai jamais. Ainsi le veut la loi circulaire de l’éternel présent. Comment voudriez-vous qu’il en soit autrement ? Celui qui gagne, toujours gagnera. Celui qui perd, perdra toujours. La vie coule, indifférente, toujours pareille. Et nous nous agitons, pantins dérisoires, sans savoir que pour nous les dés sont jetés de toute éternité.

Je me souviens d’Hyperborée l’inoubliable. je revois nos jeux à mi-chemin du réel, dans la semi-banlieue de l’éternel présent. Aorn appelle ça les plis du temps, à mon avis c’est un truc qu’il n’a pas compris. Faut dire que ça va vite. La lumière est de l’énergie rapide, la matière est de l’énergie lente. Mais quoi qu’il en soit, tout est énergie.

Tu commences à voir où je veux en venir ? La chance ! Je ne peux qu’énumérer les conséquences de nos origines divines et de nos destins programmés.

Tout est énergie

Le monde tel que nous le connaissons n’a pas la moindre existence réelle. Il est virtuel, comme tout le reste. Le multivers est virtuel. La Terre est virtuelle. Le multivers de terre est virtuel aussi, du coup. Tout ceci n’en doutez pas est complètement voulu. Je désire vous rafraîchir un peu les neurones du bide et d’endormir ainsi les neurones de la tête avant d’attaquer la suite du Vieux Patate. Il va y avoir des notions nocives, des idées décidées, des chocs chics, des répliques qui claquent sec et piquent du tac au tac. Pour que ça répare, ça se pare et ça se prépare.

Mes douze frères ont fait leur part. Rien ne reste au hasard. C’est le mur du bavard, il se tait quand il part. J’en ris de part en part et m’aligne au départ. Tout est énergie m’a dit PaoliVahoppo le Mamamouchi de Karachi. Dites-lui Monseigneur, s’il vous plaît. Il y tient le bougre. Dans son état, faut bien qu’il tienne à quelque chose, sinon il s’écroule comme un sac. Tout est énergie ? Pas chez lui.

C’est vrai, les mamamouchis sont trop décadentset Ève ? Non. Ah bon. Laissons tomber ces mamas tout mous qui nous chient dans la colle. Des cadences infernales sur les chaînes de montage. La forteresse ouvrière de l’île Seguin, mon grand-père fraternel. Il a perdu l’accent pourtant. Tout est énergie, même lui. L’île Seguin aussi, tout Billancourt tout court. Laisse courir. Laisse pourrir. Laisse mourir.

L’énergie survivra. Seule elle règnera, l’éternité devant soi, la vie vive et défi vibrant, la vie, l’avis, lavis, et tousse qui sans suie. Si tu n’as rien compris, réjouis-toi : à tout prendre, il n’y a rien à comprendre. Si tu as tout compris, tu sais que tu viens de dégommer, distiller, dévider, dégoupiller dix précieuses minutes de l’éternel présent. T’inquiète, il en a des chiées.

Tout peut arriver

Premier frère s’appelait Jacques Du Chemin, il avait le sommeil lourd. Second frère s’appelait Jean Des Rues, urbain habile. Tiers frère se nommait Alceste la Peste, demi-femme et fort leste. Quart frère Robert Marre-Les pétunait des pétards et ratait ses rencarts. Il m’a appris le non-hasard qui n’existe pas plus que son contraire.

Mes autres frères m’ont offert ce qu’ils savaient le mieux, Lucien l’amour des siens, Julien l’amour des liens, Picsou l’amour des sous, Gauvain l’amour du vin, de même pour mes frères Sussex, Cénobite, Hercule, Jacquouille et Confesse. Ainsi j’acquis douze bouses de la louse qui toutes ensemble ne valaient pas un flouze. Je les ai troquées pour la carte d’un avenir moins tarte. Tel est le sort des études subies.

Je ne savais pas encore à quel point tout est écrit, jusqu’au moindre point, jusqu’au café du coin, jusqu’à Moret sur Loing et Nuillé sur Vicoin. Tsoin tsoin tsoin le saigneur, vieux de lune hiver.

Comme un Saint Jean Nivers. Tout peut arriver puisque tout est écrit.

Tout signifie chaque chose et son contraire, chaque fait et sa négation. Donc tout s’annule. Tout est écrit, donc rien n’est destin, rien n’est certain, rien n’est lisible. C’est risible. J’en pète un fusible.

Je ne dis que ce que je peux dire et ce que je dois dire, rien de plus. Le reste, je ne le dirai jamais.
Gérard de Villiers