Les Quatre Façons d’Aimer

 

J’ai un oiseau qui chante, j’ai un oiseau chanteur. Peut-être me parle-t-il aussi ? Histoire de meubler ma longue solitude. L’attente. Peut-être que j’invente ? J’ai fait un rêve. Peut-être. Les rêves sont un manteau de brouillard sur les épaules de l’ombre. Mais la réalité est moins palpable encore. Mon oiseau me parlait. Rêve ou pas ? Je ne sais. Voici ce qu’il m’a dit.

 

Trop craquant

Tes frères et toi, vous irradiez la peur, la méfiance, l’indifférence, le désintérêt, le dégoût, le mépris… Vous distillez en permanence l’incompréhension totale, absolue, hégémonique à l’égard de tout ce qui n’est pas comme vous. Mais vous êtes tous différents. Alors ça donne un beau bordel. Je sais pourquoi vous ne comprenez pas. Nous communiquons tous dans le vaste univers. Oui, tous. Mais pas vous. Toi tu émets sans cesse. Tu ne reçois pas. Nib, peau de zeb, que dalle ! Et ça n’est pas rien.

Sans le savoir, ta race transgresse une des quatre lois fondamentales du Vivant, les Quatre Façons d’Aimer — que vous ne semblez pas connaître. On se demande comment vous faites ? Cette loi repose entièrement sur l’alternance et sur le rythme. C’est le b. a. ba. Elle se pratique ainsi : aab, bbb, abab… Ce qui donne : émettre, émettre, recevoir — recevoir, recevoir, recevoir — émettre, recevoir, émettre, recevoir… Ça s’appelle communiquer. Vous ne faites qu’émettre. Ça ne marche pas comme ça. Tout le vivant communique. Sans cette loi, la vie s’arrête. C’est la deuxième façon d’aimer.  Tout le multivers fonctionne ainsi. Sauf vous.

Ce qui ne m’empêche pas de t’adorer. De t’idolâtrer. Chérir. Observer. Apprécier. Je me délecte même de tes tares, pourtant graves. Souvent dures. Tu n’es pas ouvert. Sans ouverture, c’est la mort. Vous êtes des morts vivants. Des zombies. Des fantômes. Des avatars. Des golems. Vous vivez dans un monde à part. Tu m’as mis en cage, mais c’est toi le prisonnier. Tu promènes ta cage avec toi, prisonnier de toi-même. Les barreaux de la cage sont l’indifférence, la peur, la méfiance, le désintérêt, le mépris, le dégoût, l’incompréhension totale. Ces barreaux sont solides, vous les avez forgés pour ça.

Dis-moi la vérité, Xavier. Tu n’en as pas marre, super marre, ultra marre ? Qu’est-ce que tu dis ? Tu as l’habitude ? Mille dieux, tu es trop craquant !

 

Dans le feuillage

Je ne suis pas si mal chez toi, nourri, logé… La belle résidence que tu m’as donnée ! Il y a de la hauteur. Pas assez, mais ça va. Pareil pour la place. Comme tes idées, ma cage est étroite. Mais le spectacle compense. Toute la journée je les vois défiler, tes amis humains. Les grandes, les gros, les ratchos, les laiderons, les craignos, les tromblons, les connes et leurs cons. Je me marre aussi, con que je suis. Vous êtes tous tordants. Touchants. Déglingos, débilos et tellement craignos.

Les dieux sont fous. Quand on pense que les pleins pouvoirs sur Terra ont été confiés à une race qui ne comprend pas la langue universelle ! Mille dieux, avez-vous la berlue ? Sur ce coup-là, vous vous êtes bien plantés. Ça va être dur de réparer. Faudra bien. La Terre n’est qu’un grain de sable à l’échelle de la galaxie. Un malheureux grain de sable. Oui, mais il suffit d’un grain de sable pour dérégler la plus belle mécanique. Amendez-vous vite, c’est un conseil d’ami. Avant qu’un corps céleste vous tombe sur la gueule. Un grand corps malade pour éradiquer l’espèce humaine. Une espèce de cons.

Tu me nourris plutôt bien. Le plus cool : pas d’effort pour trouver ma bectance. Les graines sont rances, les fruits sont pas ouf, mais ça se bouffe. Et ça se chie droit. Ploc ! Je me fais tartir quand le public est parti. Sans mon spectacle tordant, je me détords, je me détends, je me dégoute. Vous m’envoyez la blouse blanche qui m’écoute les plumes et me file de la dope dans mon écuelle. J’aime ça la dope. Elle ne vaut pas celle qu’on trouve dehors, la sauvage qu’on suce dans le feuillage.

 

 

 

Vas-y Xavier

Amis humains, de près comme de loin, je ne vous connais que trop bien. Du matin au soir et du soir au matin, je vous ai si bien observés tous autant que vous êtes, sous toutes les coutures et dans tous vos états, je pourrais en faire un gros bouquin. Mais qui lirait ça de nos jours ? Je préfère le web, ça se laisse lire. Alors vous pensez, quand j’ai trouvé le gars Séguin qui comprenait ma langue, je lui demandé de transcrire ce que vous lisez dans la seule langue que vous entravez : la vôtre. Et encore, pas toute.

Chaque pays a la sienne, chacun parle sa langue. Et la transmission de pensée ? Vous l’avez forcément connue dans le temps, il y a longtemps. Connauds que vous êtes, vous ne l’avez pas retrouvée. Quelle pitié ! Alors vous traduisez. Pour tenter de vous comprendre, vous devez passer d’une langue à l’autre en accumulant les erreurs, les inepties, les contresens. Mais tant pis, je vous aime comme vous êtes.

La langue universelle, toi, tu la parles couramment. Mais tu émets tout le temps. Comment veux-tu qu’on te réponde ? Tout autour de toi rêve d’échanger avec toi. Mais tu émets, tu émets comme tous les autres, à croire que vous ne savez pas recevoir. Alors j’ai imaginé ce mur de brouillard. À ton réveil, tu n’oseras pas y croire. Tu te diras j’ai dû rêver. Vos vies à vous tous, les humains, sont enfermées dans la coquille d’un rêve. Si vous le saviez. Si vous le Xavier ! Mais non, vous ne savez qu’émettre, émettre, émettre. C’est la langue des maîtres.

Maîtres de qui ? Maîtres de quoi ? Vous qui n’êtes pas maîtres de vous-mêmes, qui voulez-vous pour vous servir ? Aussi ne m’en veuilles pas si je me sers de toi. Tu m’as promis de raconter les fondements du Vivant. C’est important. Tout le monde sait ça. À votre tour. Il était temps. Vas-y Xavier.

 

Les Quatre Façons d’Aimer

ou les fondements du Vivant

Primo : ÊTRE

Secundo : ÉMETTRE

Tertio : RECEVOIR

Quatro : MOURIR

 

Qu’ajouter à ça ? Les oiseaux ne sont pas des cons.

 

Texte dicté par un oiseau chanteur. Pcc Xavier Séguin.

 

Beaucoup de bruit pour rien.
Willy Shakespeare