Une prof en Grèce antique

 

Les possibilités de l’esprit sont illimitées. Sa puissance sur la matière est totale, même si nous sommes incapables de nous en servir dans la vie de tous les jours. Le plus fascinant est de se laisser guider par l’esprit dans les méandres du passé. Tout ce que nous avons vécu est en nous, à jamais. Le plus difficile est de se le rappeler…

 

En 1992, l’auteur a reçu l’initiation aux Petits Mystères, comme on disait au Moyen Age. Cette initiation purge les engrammes qui plombent l’énergie. On l’appelle l’arcane XIII, pour sa parenté avec l’état intérieur évoquée par cet atout du tarot de Marseille. Ça consiste à revivre en transe profonde des moments vécus que la mémoire consciente a effacés, et qui sont à la source des engrammes. Avec l’aide d’un passeur qui prête l’énergie nécessaire, on descend profond à l’intérieur de soi. En cours d’exploration de notre passé inconscient, il se peut qu’on accroche quelques bribes de vies antérieures. Comme l’auteur ne fait pas les choses à moitié, il n’a pas retrouvé moins de vingt-deux vies antérieures. Ça lui a fichu un coup. Pendant les dix ans qui ont suivi, il s’est presque exclusivement consacré à restituer ces vies passées avec le maximum de précision. Et dans ces vies qui furent les siennes, il vous conte à présent celle d’une philosophe grecque, Theorima. Elle vivait à Priène, face à l’île de Samos,Aujourd’hui en Turquie, cette côte appartenait alors à la Grèce. au 6e siècle avant notre ère. Laissons-lui la parole.

 

XIII

Je m’appelle Theorima, je suis érudite et chercheuse. Formée par Thalès de Milet, je suis devenue professeur comme lui.  C’est une prouesse pour une jeune fille grecque de faire des études, qui sont réservées aux garçons. Je fus la seule à y parvenir, je dus me battre pour suivre les cours d’un grand  maître. Après dix années passées près de lui à Milet, je voulus rentrer à Priène pour enseigner chez moi. En proie aux critiques, victime désignée du pire sexisme, je ne pouvais exercer le métier d’enseignant. Je me suis retirée dans la montagne pendant des années. J’y suis devenue moi-même.

Alors j’ai enfin pu devenir enseignante à Priène. J’ai développé une méthode qui permet de mettre en ordre les émotions pour apprendre à les gérer. Mais cette science inédite est trop personnelle. Elle m’attire des jalousies parmi l’intelligentsia grecque. Captivée par mes recherches, j’ignore les ragots et domine le tapage. Au-delà du travail intellectuel, j’aime la pratique, et c’est en pratiquant que je m’épanouis.

Le matin je soigne colères, consomptions, humeurs et morosités. Une foule se presse à ma porte. Plus le peuple m’apprécie, plus l’élite me méprise. Louanges ou critiques ne m’atteignent pas. Le soir j’enseigne. Comme mon maître Thalès, je suis très portée sur les mathématiques, la géométrie et l’astronomie. Et je m’en sers énormément. J’ai une douzaine d’élèves, dont un particulièrement brillant, qui vient de Samos. Je l’aime comme une mère aime son fils.

J’exerce en plein air, sur un espace dégagé. Qu’il pleuve ou qu’il vente, je fais cours tous les jours.  L’été, on commence après les grosses chaleurs, vers 17h. Tant qu’il fait jour, c’est la théorie. Je trace des chiffres et des carrés magiques dans le sable. Ensuite j’efface tout et mes élèves s’essaient à reproduire la leçon du jour. Mon fils spirituel est toujours le meilleur. Je sais déjà qu’il ne tardera guère à dépasser son maître. Il a le don pour les carrés magiques et les angulations, qui sont l’essentiel de mon enseignement théorique.

A la nuit, vient la pratique : nous observons les étoiles. Dans mon système chaque étoile correspond à une émotion simple, que j’appelle une émanation. Il faut parfois des dizaines d’émanations pour faire une émotion complexe, comme la jalousie ou la colère réactive. Il est intéressant d’observer les positions des étoiles les unes par rapport aux autres. Ça donne un schéma. Puis j’enseigne à mes élèves l’art de placer leurs émotions dans certaines parties du corps, afin de reproduire ce schéma. Par exemple : 
Sens-tu ta colère ? Déplace-la hors de ton cœur. Fais-la descendre dans ton talon gauche. Tu y es ?

Ou encore :
Fais passer ton désir sexuel dans tes doigts.

J’ai tracé dans le ciel étoilé un corps humain où chaque étoile figure une émotion. Sur cette carte astrale, les émotions et les émanations sont toutes à leur  juste place, dans l’exact rapport des unes aux autres. C’est l’état d’harmonie qui fait de l’homme un sage. Il s’agit d’une méthode mathématique infaillible, qui permet à celui qui la maîtrise de n’être plus le jouet de ses passions. A ce jeu, mon protégé est vite devenu expert. Souvent c’est lui qui me corrige, et je vois qu’il a touché juste. Son talent frise le génie, ce qui le rend plus cher à mon cœur. Mais ce jeune homme est possédé par une passion qu’il ne peut contrôler : une ambition dévorante, inextinguible. C’est son point faible, je prédis que ce sera sa ruine s’il n’y met pas bon ordre. Plus il progresse dans la connaissance, plus grande est sa soif de gloire et de grandeur, et ça me désole. Sur les gradins du stade ou du théâtre, la seule place qu’il accepte est la place d’honneur. Pour y parvenir, il tuerait père et mère. Et c’est bien ce qu’il va faire.

A ses yeux, je suis devenue un obstacle. Je lui ai donné tout mon savoir, toute ma connaissance. Il m’a déjà dépassée dans le domaine mathématique. Mais la maîtrise des passions n’est pour lui qu’un passe-temps sans enjeu. Il n’a pas vu le piège qu’il se tend à lui-même. Car il a décidé de me perdre.

D’abord il monte d’autres élèves contre moi. Ce groupe hostile se rapproche de mes ennemis de toujours, les savants mâles. La cabale se termine par un procès : le mien. Mes idées n’étaient pas prises au sérieux, les voici néfastes. On me déclare corrupteur de la jeunesse, on m’interdit d’enseigner. Assignée à résidence, je suis condamnée à me taire. Fidèle à ma science, j’organise mes passions nocives pour les désamorcer. Mon ancien chouchou ne s’arrête pas là. Il fait brûler ma maison. J’échappe de justesse à l’incendie, mais pas mes notes. Gravées sur des plaques de cire, elles ont fondu dans l’incendie. Les flammes ignorantes m’ont volé toute une vie de recherches. Je songe à l’exil, car ce jeune tyran, je le sais à présent, ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Hélas, avant de fuir, j’accepte une invitation chez un notable. Il pourrait, m’a-t-il dit, plaider ma cause auprès du hiérarque et m’obtenir une autorisation d’enseigner. L’ai-je vraiment cru ? Je me suis rendu à ce dîner en désamorçant ma méfiance… Le vin qu’il m’a offert était empoisonné. Mon élève a gagné.

 

La clé de l’énigme

Avec la mort de Théorima, toute trace de son œuvre a disparu. Toute ? Non pas ! Son élève a pris la précaution de voler toutes ses notes avant de brûler sa demeure. Ainsi l’intriguant allait pouvoir tout publier sous sa signature. A lui l’honneur, les fastes et la table des puissants.

Ce jeune homme peu scrupuleux a laissé son nom dans l’histoire. Il s’appelait Pythagore. Plus tard, il est allé reproduire en Italie les méthodes d’enseignement de Théorima, sans jamais la citer, bien entendu. Il s’est attribué toutes les notions mathématiques, géométriques et astrologiques que son enseignante avait compilées au cours d’une vie de recherches. On voit en lui l’inventeur de la table de multiplication. Mais on n’est sûr de rien à son sujet : aucune trace des écrits de Pythagore. Pas une seule ligne de sa main n’a traversé l’histoire. Il y a quand même une justice !! On lui attribue des théorèmes, mais le seul, l’unique théorème de Pythagore, c’est elle, c’est Theorima. 

 

Le monde ne crèvera pas du manque de merveilles mais du manque d’émerveillement.
G.K. Chesterton