Channel force

Le lutin qui m’anime a plus d’un tour dans son sac de nœuds. Cette fois-ci, la petite enflure a décidé de mettre les bouchées doubles, histoire de se caler la dent creuse. Je fais ce qu’il me dit. Content, pas content, j’obéis. Suis-je veule ? Impuissant ? Suis-je lâche ? Mais non. C’est lui qui a raison. C’est lui qui sait. Pas moi.

Je suis à ses ordres. Quand il n’a rien à dire, je garde le silence. Quand il s’énerve ou pire, je garde mon sang froid. Quand il tourne et qu’il vire, je garde le cap tout droit. Quand il me fait maudire, je garde l’insouciance. Mais j’obéis. Toujours.

Le lutin aux commandes de moi-même est tout sinistre et blême. Et plus je le regarde, plus je n’y comprends rien. Moins je n’y comprends plus. Vous non plus. Si ? Pas moi. Le voilà sautillant, mon récit fait de même. Il s’arrête. Il attend. Je ralentis. Il freine. Comment voudriez-vous qu’un jour je le comprenne ?

Il va beaucoup plus vite. Il saute encore plus loin. Son esprit et le mien ne jouent pas dans la même cour. Quand je le connais bien il disparaît dans les douves, il plonge au fond de l’onde. Il ressort triomphant, différent, déroutant. Il m’obsède toujours, surtout quand il me manque. Que serais-je sans lui ? Réponds. Je te demande.

Il garde le silence. Et dans ce mur de ouate aucun bruit ne parvient. Pourtant en même temps j’entends des taons, un cygne sur l’étang, un passant qui m’attend, un chien, un ouragan, une saucisse sèche, un lit, un os de seiche… Ça pourrait continuer longtemps. Je n’ai plus le temps. La vie m’attend. La mort m’entend. Le cœur battant je revois le printemps. C’était il y a longtemps. La mort mentant, je vis. Et je vivrais longtemps. 

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri.
Louis Aragon, Tu n’en reviendras pas

Effectivement, je n’en suis pas revenu. Mais aussi cette idée de partir ? D’où vient-elle ? Je veux rester, puisque tout est absurde. Puisque rien n’a de sens, tout a de l’importance. Il faut chérir l’idiot, aduler le petit, choyer le réprouvé, enlacer le lépreux, aimer l’abominable, exécrer les parfaits.

Le lutin qui m’anime a tout du garnement. Il ment comme il respire. Sans qu’il respire, il ment. Le mensonge est sa règle, l’hypocrisie son droit. Il est pape, il est roi. Il gouverne le monde et la machine ronde obéit à sa loi. Son bon plaisir fait loi. Il peut tout ce qu’il veut et veut n’importe quoi. Il ne vaut pas tripette et pourtant je le suis. Où qu’il m’emmène, allons ! Je veux ce qui lui chante et je chante son nom.

Quel est-il ? Je l’ignore. Il a des noms parfois étranges. Parfois non. Quand il n’a pas de nom c’est là qu’il me dérange. Il m’inquiète. Le fourbe ! Le malotru. L’archange. Le sans face et sans nom. Scarface et pue-du-fion. Oh je peux l’insulter, il ne s’en émeut guère. Tout ce qu’on dit de lui, c’est de la petite bière. Si la cour entendait tous les noms qu’il se donne ! Que les dieux me pardonne, l’animal est atteint.

Il faut le mettre au four farci d’ail et de thym. Huiler la lèchefrite. Y perdre son latin à petits feux, tout doux. A mi-cuisson, retourner sur les lieux du crime. La cuisine est un rite. Rôtir ? À qui ça rime ? Il faut l’éviscérer. Le tordre. Le serrer dans une presse hydraulique. Le réduire en purée de nous-z-autres. Nous a-t-il bien bernés ! Comme il nous a fait chier ! Sans blague, il doit payer. On va lui faire expier ses torts jusqu’au dernier.

– Oyez, Monsieur le Juge, mon humble plaidoyer. Ce lutin de garenne, ce fou, ce désaxé, ce bandit d’autoroute, ce laquais, ce clampin…
– Que le plaignant s’en tienne au fait. Maître, lâchez donc l’accusé, il étouffe.
– Je reprends. Victime innocente d’un obscur lutin de second ordre, enfin je suppose, ne connaissant pas le premier. Si ça se trouve il est du troisième choix, voyez, il n’est pas frais du jour, il blanchit sur les tempes. Ce maudit korrigan a déroulé du câble. Croyez-vous qu’il m’entend ?
– JE T’ENTENDS, MISÉRABLE !!

Tombant du haut du ciel une voix formidable a rugi cet exorde. Je me fais tout petit. Le lutin a grandi. Il m’enserre, il m’oppresse. J’en ai serré les fesses.

Ah. J’ai beau m’assurer que ni lui ni personne ouvrira mon courrier, je peux me rhabiller. Ce damné foutu rat lira sur mon épaule, écrira mes réponses, fera ce qu’il voudra de mon corps, dans les ronces, dans l’eau noire, dans le ciel sans fond, dans l’air nu, moi perdu sous la nue qui m’excite, qui rue, qui me prend pour un autre à défaut d’être moi, qui me dicte sa loi, qui m’impose ses choix, qui conteste mes droits, qui choit, qui boit, qui broie.

Du noir ou des couleurs, c’est selon son humeur. Ça dépend. Ça détend.

Telle est la force qui s’empare de moi. Risible et terrifiante si je me donne la peine d’y penser. Aussi ma tête est vide. Pas si bête ! Plutôt que penser à autre chose, mieux vaut ne rien penser du tout. Pas vous ? J’ai l’air d’en rire, je devrais en pleurer. Victime du channeling, je ne peux m’en prendre qu’à moi. L’enchanteur enchanté. L’enchanteur en chantier. Qui conduit les travaux ?

Tout a commencé de bien anodine façon. Par une question. Sur le sens de la vie. Qu’est-ce que je fous ici ? Et vous tous, mes amis ? Je me la suis posé à moi-même quand j’étais tout petit. Ma question et moi, ensemble, on a grandi. J’ai lu, j’ai creusé, j’ai posé des questions. Et le seul qui m’ait répondu, c’est lui, fichu lutin ! Il m’a réconforté, m’a si bien rassuré que je l’ai adopté. Puis je l’ai écouté.

Puis je l’ai respecté. Sa parole est ma loi, il est moi, mais je ne suis pas lui. Je le fuis. À quoi bon ? Il dort au fond de moi. Je l’emporte avec moi partout où je voyage. Il dort dans mon lit, lit ce que je lis, voit ce que je vois, il est moi. Il est plus fort que moi. Il me dicte sa loi.

Pourquoi me plaindre de lui ? Il me fait faire des tours que je ne comprends pas, que je n’apprécie pas, et que je fais pourtant. Pour lui c’est important, je m’incline. Et j’y trouve un infini plaisir. C’est du bonheur peut-être ? Je ne sais. Je me plais où il est. J’ai mal quand il s’en va. Je sais qu’il reviendra, il a toujours fait ça. Me quitter sans un mot, revenir dans mon dos. Toujours. C’est son schéma.

Pourquoi lutter ?  Je l’aime. Il est plus fort que moi.     

Indescriptible est la force du channeling, irrésistible est sa puissance. La volonté qui s’y exprime n’admet pas la réplique. Il faut s’incliner plus bas que terre ou mourir pour le ciel. Pas d’autre choix que d’obéir. Le règne de l’amour est implacable, étrange est sa détermination, surprenante sa totale absence de respect pour le libre-arbitre de ses sujets. Je ferais tout pour lui, pour que son règne arrive sur la terre comme au ciel.

Mais faut voir à pas se gourer de divinité. Qui va régner sur nous ? Jusqu’ici, c’était pas brillant… Qui est dieu maintenant ? Faut-il sincèrement se réjouir de sa venue ? Il ne vient pas pour ceux qui l’aiment, il vient pour tous les êtres humains. Il me transmet ces mots par la voie des ondes. La voix des ombres. La voix des zombs ?

Est-ce un petit tyran de plus ? Un intrus à mater ? Une aide indispensable ? Je n’ai rien demandé. J’ai été pris en charge. On s’est bien occupé de moi, de mes besoins, de mes rencontres, de mes enfants, de mes amis, de tout ce qui fait ma vie. Qui ça on ? Un genre de mafia cosmique au but évangélique ? Des truands déguisés en saints ? Des pirates de l’espace, sans feu ni lieu, sans foi ni loi ?

Un dieu unique et bon, créateur du ciel et de la terre, dont le seul but est de nous rendre enfin capables d’aimer ? J’ai dit ailleurs ce que je pensais de cette hypothèse consolatrice, mais bien peu crédible au regard de ce qui se passe ici bas. Tu serais plutôt un lutin farceur, mauvais plaisant mais bon copain, qui s’évertue à me divertir. Au sens propre, me divertir c’est me dévoyer, me détourner, me faire diverger.

Il fait quoi, au juste, ce korrigan sinistre ? Il m’empêche d’être moi-même ? Il m’emprisonne dans le camp des bisounours ? Un remake de tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil selon Saint Jean Yanne ?

Avec tout ça, je n’ai toujours pas répondu à la question qui a tout déclenché : Qu’est-ce que je fous ici ? Et vous tous, mes amis ? 

Nous nous rendons pitoyables ou nous nous rendons fort. La quantité de travail à fournir est la même.
Carlos Castaneda