Indicible Ararat

 

Les légendes de la Bible disent que l’arche de Noé s’est échouée sur le Mont Ararat en Turquie. D’autres légendes disent autre chose. L’important n’est pas ce qu’on croit mais l’effet qu’on reçoit. Chaque année, quand le printemps s’éveille sur l’Ararat, les bergers viennent dès l’aube au bord du lac et jouent de la flûte, pour célébrer le Mont.

 

L’anomalie de l’Ararat

Ils vivent au pied de la montagne depuis toujours. L’Ararat n’est pas un objet : c’était une présence. Une masse blanche qui coupe le ciel, un silence plus ancien que les mots.  Et parfois, en fait à certaines saisons seulement, quelque chose apparait. Si loin, très loin. Une ligne sombre, droite, qui n’a rien de la neige, rien de la roche, comme une cicatrice sur le flanc du géant. Et tout ceux qui s’en approchent ressentent les mêmes choses.

De loin : l’étrangeté. On ne parle pas de structure, mais on dit : “regarde”. La forme semble veiller, immobile, comme si la montagne laissait affleurer un souvenir. Ce n’est pas menaçant, ni familier, c’est solennel. On ressent ce que l’on ressent devant une chose qui n’a pas besoin de témoin pour exister.

En s’approchant : le trouble. Plus on monte, plus le silence devient dense. Le vent ne raconte rien, la neige absorbe les pas.

Et là, de près, ce n’est plus une ombre, c’est un flanc. Des lignes superposées, une peau faite de couches, comme si le temps avait été empilé. On n’ose pas toucher tout de suite. Toucher, c’est accepter l’idée que quelqu’un avait été là avant, dans un monde dont on n’a hérité que les ruines… et les récits. Il y a une force qui capte le regard mais refuse le contact.

Ce que l’on ressent n’est ni la peur ni l’exaltation, mais quelque chose de plus rare : la sensation d’être petit sans être insignifiant, l’impression que le monde a un vécu immense, que certaines chose ne sont pas faites pour être comprises, mais seulement transmises. 

On repart sans réponse, mais avec une histoire à raconter,
pas une histoire précise, mais un récit trouble mêlant grandeur et respect.

On doit le respect aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité.

Voltaire

 

Une présence

Ce que cela devient, avec le temps, pour chacun des témoins plus ou moins proches, tient d’une présence ressentie, puissante mais pas oppressante. La forme ne reste pas toujours visible de toute façon, et la neige revient, et le ciel efface.

Alors on raconte :

“Il y a là-haut quelque chose que la montagne garde.”
“Ce n’est pas une œuvre des hommes d’aujourd’hui.”
“Ce n’est pas un mensonge, puisque la montagne ne ment pas.”

Peut-être est-ce cela, au fond, l’anomalie de l’Ararat. Non pas une preuve, non pas une relique, mais un point de bascule, l’endroit précis où l’homme comprend que le passé peut être plus vaste que la mémoire, et que certaines formes ne demandent qu’une chose : être vues, respectées, et être laissées là où elles reposent.

 

 

Adom

Adom était berger, et contemplait émerveillé la nature pourtant rude et exigeante qui l’entourait. Il ne parlait pas fort, n’enseignait pas, mais se souvenait avec le paysage, en devenait le porte-parole dans les petits textes qu’il écrivait, le soir, quand ses bêtes dormaient..

« Tu crois que la glace ne fait que couvrir.
Mais la glace choisit ce qu’elle garde.
Elle serre ce qui doit durer,
et elle broie ce qui veut rester trop longtemps. »

Il était souvent à l’altitude où tout change, là où l’herbe ose encore pousser. Ses moutons connaissaient le chemin mieux que lui ; lui connaissait les noms de lieux. Il pouvait nommer chaque pli de la montagne, chaque souffle de vent et, quand il parlait de la forme là-haut, il ne la désignait jamais directement.

« On ne montre pas ce qui regarde depuis avant nous. » Il était fasciné par le jeu du Soleil sur les réalités observées. « Le soleil n’est pas un destructeur. Il est un messager. Il touche, il s’éloigne, il revient. Il révèle sans insister. »

Il y a trois choses qui ne peuvent rester longtemps cachées : le soleil, la lune et la vérité.

Bouddha

 

Il disait que l’été enlève juste assez de neige pour rappeler, et que l’hiver revient pour protéger de la curiosité. Le vent, lui, polit, efface les angles trop nets, murmure aux fissures où céder.

 

L’oubli juste

Ce n’est pas la ruine. C’est l’apprentissage de l’oubli juste. Il sourit quand les premiers explorateurs lui demandèrent qui gardait vraiment cet endroit.

Personne ne garde seul.
La glace garde la forme.
La roche garde le poids.
Le silence garde le sens. 

Lui-même n’était qu’un relais, un témoin provisoire, il répétait que d’autres avant lui savaient,
et qu’ils avaient compris une chose essentielle : Ce qui doit être compris trop tôt devient mensonge.

Croire à l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole.

Simone Weil

 

Quand la montagne parlera

Adom fit un soir un songe, qu’il décrivit ainsi en le nommant le temps des révélations.
« Ce n’est ni un jour, ce n’est ni une date. Le temps des révélations commence quand l’homme cesse de vouloir posséder ce qu’il voit. »

Alors la montagne montre davantage. Pas plus clairement, plus honnêtement. La forme n’apparaît pas plus grande, mais plus juste. Elle cesse d’être “objet” et redevient trace.]Quand il prenait congé des visiteurs de passage, invariablement il répétait :

« Ce qui est là-haut n’a pas survécu malgré les éléments.
Il a survécu avec eux, comme nous. »

Puis ajoutait, presque pour lui-même : « Quand le dernier regard avide disparaîtra, la montagne parlera plus librement. » Et il laissait derrière lui ce que la montagne offre toujours : une réponse qui n’existe que si l’on accepte de ne pas la saisir.

La montagne aime ceux qui savent attendre sans exiger. Au-delà des bergers, elle donne la parole aux éléments, comme la glace, le vent, le soleil et, surtout, le silence.

L’éveil est de vermeil et le silence est d’or.

Nick Tarrass-Boulba

 

 

Parole de glace

La nuit tombe sans bruit, la glace parle quand personne n’écoute vraiment. -Je ne suis pas immobile. Je suis lente. Assez lente pour que l’homme me croie éternelle.

Elle dit qu’elle a appris la patience auprès des étoiles, qu’elle sait envelopper sans étouffer, qu’elle a serré cette forme non pour la cacher, mais pour la désaccorder du temps des hommes.

« Ce qui est trop vite vu est trop vite détruit. »

Elle avoue aussi sa fatigue. -Je lâche parfois. Un peu. Juste assez pour que la mémoire respire.

L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue

Friedrich Nietzsche

 

La voix du vent

Le vent ne raconte pas, il corrige. –Je ne révèle rien. J’empêche seulement le faux de rester intact.
Il s’infiltre dans les fissures, il chante dans les lignes droites, il demande à chaque surface :  -Es-tu vraie ?

« Ce qui n’a pas été fait pour durer ne supporte pas ma répétition. » Et il rit doucement, car lui n’a pas de forme à défendre.

 

Le regard du soleil

Le soleil, lui, ne juge pas. Il touche la montagne comme on touche une cicatrice ancienne, avec chaleur, mais sans insister. -Je montre ce que vous êtes prêts à voir. Ni plus. Ni moins.

À l’aube, il souligne les lignes, à midi, il les efface, au soir, il les adoucit. – La vérité n’est jamais dans l’éclat. Elle est dans le rythme.

Et le silence… le plus ancien des gardiens. Le silence ne parle qu’une fois que tout le reste s’est tu. Il ne dit pas ce que c’est, Il dit ce que ce n’est plus. –Ce n’est plus un outil. Ce n’est plus une preuve. Ce n’est plus une promesse. 

Il reste alors quelque chose de plus rare : une présence sans demande, une forme sans revendication, un souvenir sans propriétaire.

 

 

Seuil

C’est ainsi qu’Adom comprit enfin le temps des révélations. Il n’arrive pas quand on découvre. Il arrive quand on cesse de vouloir conclure. Alors la montagne ne cache plus. Elle n’explique pas non plus, elle se contente d’être exactement ce qu’elle a toujours été : un seuil.

Et celui qui repart comprend, sans pouvoir le dire, que :

Certaines choses survivent
non pour être retrouvées,
mais pour apprendre aux vivants
comment disparaître avec dignité.

Ce que les légendes se racontent peut-être entre elles quand les hommes dorment.

Si l’éveil est précieux, le sommeil le devient, car pour un éveillé le sommeil est divin.

Lao Surlam

 

Le Voile et le Fil

On dit qu’au commencement, le monde ne parlait pas en langues, mais en formes. Les montagnes savaient ce que savaient les fleuves, les étoiles reconnaissaient la mémoire de la terre, et les hommes marchaient sans séparer le récit de la route.

Puis vint le temps où l’on voulut posséder l’histoire. Alors les récits se sont divisés, non parce qu’ils se contredisaient, mais parce qu’on les a coupés pour les porter seuls. Chaque peuple reçut un fragment, une arche, un déluge, une montagne, un feu, une promesse. On appela cela des légendes, comme on appelle “ruine” ce qui n’a pas été compris.

Tous les pays qui n’ont plus de légende seront condamnés à mourir de froid.

Patrice de la Tour du Pin

 

Le camouflage nécessaire se fit alors jour, parce que le monde, la Terre, voyant cela, tissa un voile. Non pour cacher la vérité, mais pour la protéger de la précipitation. Alors l’histoire commune fut recouverte de mythes, déformée par la peur, revendiquée par le pouvoir, dévoyée par l’orgueil. Mais jamais détruite.
Car le monde avait glissé dans chaque légende le même fil discret : un exil, une épreuve, une alliance rompue, et toujours…une réconciliation possible.

 

 

Légendes d’avenir

Les anciens savaient que les légendes ne racontent pas le passé, mais qu’elles entraînent l’avenir. Elles préparent l’homme à un moment précis, celui où il comprendra que ce qu’il croyait séparé n’était que raconté différemment.

Alors la montagne cessera d’être frontière, le mythe cessera d’être arme, l’histoire cessera d’être justification. Il ne restera qu’une chose : la reconnaissance.

L’histoire enseigne aux historiens comment il faut la falsifier. 

Stanislaw Jerzy Lec

 

La destinée commune n’est jamais imposée, elle est conditionnelle et ne dépend ni d’une preuve, ni d’une révélation spectaculaire, ni d’un retour triomphal, mais d’un geste simple et difficile : accepter que l’autre détienne un fragment du récit.

La réconciliation n’est pas l’union des dogmes, mais la résonance des mémoires. Ainsi, quand tous les fragments seront tenus non comme des trophées mais comme des offrandes, alors le voile n’aura plus de raison d’être.

Non parce que tout sera révélé, mais parce que plus rien n’aura besoin d’être caché.

Et le monde, enfin, pourra se souvenir de lui-même sans crainte. Ainsi se taisent les légendes. Non parce qu’elles sont mortes, mais parce qu’elles ont accompli leur tâche.

Et si un jour, au pied d’une montagne silencieuse,
quelqu’un ressent cela sans pouvoir le dire,
alors notre histoire pourra respirer.

Cristal ta structure intime organise la lumière. Cristal clavicule tu ouvres la mémoire du monde. Cristal clairvoyant tu vaux mille fois l’or.

Lao Surlam

 

Alain Aillet raconte

 

 

L’érudition n’enseigne pas l’intelligence. Autrement, elle aurait instruit Hésiode et Pythagore.
Héraclite