L’ours et la guérisseuse

Il est une fois dans les blizzards de l’Alaska un ourson blanc qui attend tristement la grand fête du jugement. En ce jour de célébration, les oursons de l’année vont défiler devant les jurés. Comme tous les ans, la plupart des oursons seront acceptés. Beaucoup seront fêtés. Peu seront recalés. Tous les ans, quelques-uns le sont pourtant. Petit Ours Blanc se fait un sang d’encre et ce n’est pas bon pour son teint d’autant que la fête est encore loin. 

Il a des raisons d’être inquiet car il souffre d’un mal tenace. Une écharde effilée s’est enfilée dans sa patte. Handicap. La plaie s’est infectée, et la patte a noirci. Gros souci. Comment fera l’ourson en ce lointain dimanche pour montrer patte blanche ?

– Ne t’en fais pas, lui dit la guérisseuse. Ecoute celle du loup qui voulut dévorer sept chevreaux. Notre loup pour entrer devra tirer la clenche, et sera bien forcé de montrer patte blanche. Comment faire ? se dit-il. je suis un loup. Ma patte est noire comme un corbeau. Plus noire que tous les bois noirs de l’Alaska. Il faut une idée blanche. 

Il avise un sac de farine que le meunier vient de moudre. Il y trempe la patte, l’agite à la fenêtre et les crétins de chevreaux croient que c’est leur maman qui revient du marché. Ils ouvrent et sont mangés. Les chevreaux sont des veaux, les lapins sont crétins et les veaux sont des chiens. Je suis flexitarien, dit le loup ballonné. J’aurais dû m’arrêter au quatrième chevreau. Mais la peur de manquer me les a fait manger d’un coup jusqu’au dernier. Je me traîne et je geins, je me prends en pitié, dit le loup qui s’endort. 

La maman des chevreaux apparaît sur le seuil. D’un coup d’œil elle comprend le tableau. Empoignant un couteau elle ouvre le bedon du loup qui dort. Un chevreau sort, et puis un autre, aucun d’eux n’était mort. Les voilà tous dehors. La chèvre, habilement, coud dans le ventre ouvert du vorace endormi sept beaux galets polis. Et les chevreaux s’égaillent. Et le loup se réveille.

Il est tout flagada, il flageole, il a froid, il n’en peux plus d’avoir ce poids sur l’estomac. Buvons un coup, dit-il. Il part à la rivière. Il se penche vers l’onde. Mais le poids des galets l’attire en eau profonde. Il s’y noie. Sur sa tombe avance une colombe. Et les chevreaux ravis dansent toute la nuit en buvant de la bière avec Didier Super.

L’ourson blanc est blanc de blanc jusqu’au bout de ses griffes. Chez lui, la vie est en blanc. Il dort dans des draps blancs sur un lit de bois blanc, s’habille de fourrure blanche, ne mange que des endives, du jambon blanc et du fromage blanc, ne boit que du lait, sauf le dimanche où il s’octroie un petit verre de vin blanc. Mais sa triste papatte est de plus en plus noire. 
J’ai ce qu’il faut pour te soigner, dit la guérisseuse. Mets ceci sur ta patte, et tu diras trois fois : Bouldegom Karapatt Céfini. Trois fois. N’oublie pas. Répète après moi : Bouldegom Karapatt Céfini. 

Il l’a fait pendant cent-sept ans. Mais ça n’a rien donné. La cent-septième année Petit Ours est allé chez les hominidés pour se faire soigner. A l’hôpital de jour, on lui a dit : Complet. Reviens cette nuit. Il y est revenu pendant cent-sept ans. Mais ça n’a rien donné non plus.

La guérisseuse l’a envoyé chez les lapins. Ils lui ont demandé deux années de carottes pour une famille de douze lapins au début, ce qui fera douze mille lapins à la fin du contrat, car ils sont chauds ces lapins-là. Ce qui fait 6327 tonnes de carottes en bottes. Il n’a pas ça sur lui. Petit ours est maudit. Ça n’a pas réussi. Petit Ours est parti.

Va chez les moutons, lui dit la guérisseuse. Les docteurs Mouton-Cadet et Mouton-Duvernet sont de garde. Ils regardent l’écharde. En hochant la tête, ils s’exclament : « Passe ton chemin, étranger. On n’aime pas beaucoup les moutons noirs, par ici.« 
– Pas du tout ! répond-il, je suis un ourson blanc ! 
Comme tu voudras, mon gras. Ourson ou pas, on ne peut rien pour toi, mon toit. Va voir chez les rutabagas, mon gars. Mets ton plus beau manteau de laine, des beaux habits, ça vaut la peine. Les rutabagas sont sympas. Vas-y, mouton, tu n’en reviendras pas.
– Je ne suis pas un mouton.

Croyant se régaler, l’ourson y est allé. Distingué, très élégant. Un chapeau blanc, des gants blancs. Ils l’ont reçu avec tous les honneurs dus à son rang. C’est à dire un bon coup de pied au cul. Petit Ours Blanc n’en est pas revenu.

Il voit la vie en noir, il ne sait plus qui voir. Ni qui croire. Ni quoi boire. La guérisseuse est en vacances. En désespoir de cause, il va voir Picoti Dard Dard, abeille de son métier, qui fait du travail noir. Elle soigne les gens pour de l’argent. Elle leur fait des piqûres au venin de la ruche. Il faut payer la cure de trois bouquets de fleurs. C’est un prix raisonnable, Petit Ours est d’accord.
– Payez-moi, dit l’abeille.
Petit Ours plie l’oreille. Piquez-moi donc d’abord

L’abeille s’est fâchée, elle a piqué, piqué, piqué sur l’autre patte. Sa couleur a viré. Ourson s’est fait rouler. L’autre patte est blessée. Voilà ses deux pattes noires. Triste affaire. Sale histoire. Et le jour du jugement qui s’approche en courant ! 
Courons dans l’autre sens, se dit Petit Ours Blanc.
Ce qu’il fait. Mais l’année ne veut pas s’arrêter. L’ourson est embêté.

Tout d’abord il s’endort. Puis s’éveille à l’aurore. À courir comme un dératé, l’animal est déshydraté. Il avise un palmier dattier. Un arbre à pain. Un cactus citerne. Il attrape une épine et pique le cactus. Un bon sirop sucré humecte ses babines. 
Halte-là, malheureux ! s’écrie un goéland. – C’est ursidécapant ! Tu deviendras tout noir !
Merde alors, se dit le plantigrade ulcéré. – C’est ursidégoutant ! Je suis au désespoir !
L’animal dépité se noie dans sa baignoire.

Quelques années plus tard, l’ourson gît dans un tiroir. Il est plus noir que l’ivoire, il ne peut pas savoir parce qu’il n’a pas de miroir.  La guérisseuse arrive dare-dare. Elle entre pour le voir et conclut, péremptoire : – C’est ursidéroutant. Cet ours est mort-vivant.
– C’est vrai, dit l’ourson blanc. Car la mort n’a qu’un temps.

La guérisseuse transpire. Elle regarde l’ourson qui respire. Il expire, il inspire, il n’a rien d’autre à dire. Dans une poêle à frire, il se mire, il s’admire. L’ourson baille, canaille en forte taille, il s’étire et prestement se tire en jouant de la lyre au volant de sa tire qui vire et gire ou pire. Dire que ça le fait rire ! Soupir.

Mais quel con, cet ourson !

Il est l’heure de jubiler.
Hubert Reeves