Révolte et Conditionnement

 

A chaque époque sa révolte, à chaque génération sa révolution. Il semble que le mouvement régulier qui régit la marche des sociétés humaines passe par cette étape obligatoire, semence du monde à venir : la révolte. 

Le passage de l’adolescence à l’âge adulte est un moment privilégié pour la révolte. Les découvertes que l’on fait à cet âge sont bouleversantes, parfois horribles, toujours inexcusables. Alors on cherche un coupable. Il faut bien que quelqu’un soit responsable de toutes ces horreurs.

Personne n’est coupable, tout le monde est responsable. La première source de scandale est dans la vie de tous les jours. L’horreur quotidienne. Les humiliations qui mènent aux lâchetés, à la haine des autres, au dégoût de soi.

Nos vies ressemblent à celles de nos sociétés, qui elles aussi connaissent une jeunesse, une adolescence, un âge mûr et une vieillesse. Est-il possible que les sociétés vieillissantes n’atteignent jamais la sagesse ? Foutu kali yuga! Tandis que le vieil occident se meurt, assis sur son or, d’autres sociétés vivent leur jeunesse ou leur adolescence, d’autres sont mûres, d’autres vont naître.

Chacune d’elles se retrouvera tôt ou tard confrontée au délicat problème de la révolte. Qu’elle soit religieuse, féminine, adolescente, ouvrière ou autre, la révolte est un danger mortel pour une société en place. Toutes les sociétés sont donc obligées de se prémunir contre cette plaie, qui sape leurs bases et renie leurs valeurs. 

Jean-Marc Rochette -qu’il soit béni et que le monde entier s’arrache ses oeuvres- a posté ce texte écrit par un sage voici soixante ans, et pourtant qui a l’air fait pour cette décennie :

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes.

L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.

Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux.

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur.

 

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L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir ». 
(source)Extrait de l’Obsolescence de l’homme, de Gunther Anders, 1956

 

Ce texte visionnaire a été écrit par Günther Anders. Qui est-il ? Voici ce que dit Wikipédia : Né Günther Siegmund Stern en 1902 à Breslau, Günther Anders est mort à Vienne en 1992. Ancien élève de Husserl et Heidegger et premier époux de Hannah Arendt, Anders a vivement critiqué la technologie aveugle et ses dangers.   Pionnier du mouvement antinucléaire, il était hanté par la destruction de l’humanité.

Günther Anders se voulait un semeur de panique : selon lui, « la tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. » (source)

Leur peur ou leur indignation ? A-t-on déjà oublié Stéphane Hessel et son petit brûlot Indignez-vous ? Les Européens se laisseront-ils mourir sans combattre ? Voteront-ils encore longtemps pour les menteurs d’extrême droite, les néo-fachos qui ont mis la peau de l’agneau pour dissimuler le loup qui va nous dévorer ? 

Il est urgent de comprendre la nature exacte du piège : il nous rend cons. Trop d’infos tue l’info. Le discrédit jeté sur des lanceurs d’alerte comme moi, que l’on accuse ouvertement d’être un complotiste ! Mon seul crime est de vous pousser à réfléchir, à marquer un temps mort pour embrasser l’ensemble du problème. Je ne suis qu’un conteur, un allumé qui épluche de très vieilles histoires dans l’espoir de les faire chanter à vos oreilles, mais tant de vilains bruits parasitent le message !

Il est l’heure de s’indigner, de refuser les vieilles magouilles, de regarder le monde en face, il est sublime, même si la plupart des humains n’en sont pas dignes. Voilà l’urgence : se montrer digne de s’indigner. La tâche rebute les lâches. Débusquer la vérité qui fâche. Nous ne sommes ni des veaux, ni des moutons qu’on mène à l’abattoir halal.

Au lieu de se saouler pour oublier, pourquoi ne pas oublier de se saouler ? Ouvrir les yeux, c’est bien, encore faut-il regarder la vraie vie dans les yeux. La télé-réalité est à l’opposé de la réalité, la vraie, celle qu’on ne peut pas montrer de peur de faire peur. Moi, c’est la télé-réalité qui m’effraie.

Si la réalité intéressait les gens, ils éteindrait la télé pour regarder par la fenêtre. (Jean Yanne)

 

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Eveillez-vous, mes amis, mes chères amies. Venez, vivez, rêvez, râlez : votre absence nous tue. Si vous n’aimez pas la vie que vous vivez, changez-la, à vous de jouer. Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde.

Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n’est pas simple, son présent n’est qu’indicatif, et son futur est toujours conditionnel. 
Jean Cocteau