Captifs du Diable

 

Le Diable dont il est ici question est celui du Tarot de Marseille. Plus précisément de l’arcane XV de ce tarot initiatique. Car c’est bien d’initiation qu’il s’agit. Regardez comme il est content. L’énergie fait briller ses corps, celui qu’on voit et ceux qui constituent ses enveloppes invisibles. Ses cornes expriment son pouvoir magique. Ce sont des antennes, comme celles des deux chamanes attachés à son piédestal. Ils ne s’y trouvent pas si mal. La corde au cou ne les gène pas.

 

Ecouter les images

Le tarot de Marseille est un instrument de divination et surtout un outil de connaissance de soi. Chaque détail de l’image est utile, signifiant. C’est pourquoi nous devons nous arrêter pour écouter les formes et sentir les couleurs. Rien n’est dû au hasard, tout a un sens. Ce bon diable n’est pas effrayant. La phase de vie qu’il désigne est troublante. Amusant, mais si puissant que le guerrier peut penser qu’il est malade des nerfs. Une montée d’énergie n’a rien de facile. Elle secoue tout le corps comme la danse de Saint-Guy.

Cette fameuse danse n’est pas ce que nous entendons aujourd’hui. Il s’agit d’un empoisonnement au gui de chêne. Pratique druidique, l’infusion de gui de chêne a provoqué de bonnes montées d’énergie ainsi que de nombreux décès par overdose. Le gui est un poison violent. Ce qui n’était pas pour déplaire aux Gaulois ! On se souvient de leur usage intensif de psychotropes. La danse de Saint-Guy donne la plus forte montée d’énergie, celle de l’arcane XV Le Diable. Vous comprenez, ce diable ouvre la porte du chamanisme.

La guerre à la drogue ne peut pas être gagnée car c’est une guerre contre la nature humaine. (Keith Morris)

 

 

Chamanisme

Chamanes et chamanesses découvrent en cette arcane leur vrai pouvoir magique. Ils y sont attachés — manifestation d’ego bien naturelle. C’est là le terrible piège du diable : les pouvoirs chamaniques. Castaneda les appelle le troisième ennemi du guerrier. Cet ennemi peut et doit être vaincu. L’ultime ennemi est la vieillesse. Elle finit toujours par triompher, dit Juan Matus.

Voire ! Il me semble que la sagesse du nagual a été transmise de génération en génération d’après un enseignement surhumain. Les surhommes qui nous ont faits sont nos maîtres, nos éducateurs, nos parents, nos enseignants et nos professeurs. Ils sont nos juges aussi. Ils nous ont tout appris. Mais leur message est brouillé par les siècles, les traductions et les intermédiaires. Dieu sait combien !

Les dogmes et les croyances naïves ont tant dénaturé le message initial qu’on peine à le reconnaître. Beaucoup ont pris l’évêché pour des lentilles. L’Helvétie pour l’élan terne. Bref. Il nous incombe de retrouver ce message initial et de le restaurer dans sa pureté originelle.

Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. (Albert Einstein)

 

Vaincre les pouvoirs

Les pouvoirs sont utiles. Pourquoi les vaincre ? Et surtout, comment les vaincre ? Tu dois les accueillir avec détachement et saluer leur départ avec la même indifférence. Ils ne durent pas toujours. Les pouvoirs les plus spectaculaires sont les plus inutiles dans ta progression vers le sommet de toi-même. Ils te sont retirés si tu t’en sers pour frimer. Ce n’est pas notre mérite qui nous les vaut, mais la grâce divine. Pourquoi ton ego devrait-il se les attribuer à lui seul ?

Il ne peut s’empêcher de se la péter. Les pouvoirs surviennent comme ils s’en vont : par surprise. Si jamais tu as vraiment besoin de l’un d’eux, il surgit intact au moment opportun, même si ce pouvoir a disparu depuis longtemps. Les pouvoirs sont volatils. Quand l’ego se les approprient, ils s’évaporent. Ne t’en soucie pas. Ils te suivront comme ton ombre. La vive lumière les tue.

La victoire ne dépend pas du nombre des pouvoirs, mais du Rêve. Et de rien d’autre. Les batailles se gagnent en rêvant.

 

 

 

Rester modeste

La modestie est selon moi la première vertu du guerrier. Et son plus sûr allié. Elle est la sœur siamoise de l’humilité. Mon bouclier. L’humidité mouille et me rouille, derrière l’humilité je suis au sec. Paré à toute éventualité, tel le guerrier impeccable.

Le guerrier reste insensible aux compliments — d’où qu’ils viennent. Il accueille avec indifférence ses nouveaux dons — d’où qu’ils viennent. Il n’achète rien ni personne. Personne ne peut l’acheter. Il ne remercie personne parce qu’il ne sait pas qui remercier. Croire que les dons nous viennent d’un être qui nous aime pue l’égocentrisme humain, disait Don Juan Matus.

Je ne sais rien. Je ne suis rien. Ma taille est celle d’un insecte aux yeux des dieux d’avant. La brièveté de ma vie les fait rire. Ce sont eux qui l’ont voulue ainsi.

L’histoire humaine est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. (Shakespeare)

 

Humble comme paon

Humilité mon bouclier ? Pour se protéger de qui ? Les attaques de l’ego ne viennent pas du dehors. Il est dedans, le traître. Il te tient. Ce bouclier ne sert à rien. Humilité mon masque, ma façade, mon déguisement, mon décor, mon faux-semblant.

Quand je dis que je n’y suis pour rien dans les guérisons, est-ce humble ou mensonger ? La véritable humilité consiste à se taire. Tais ta tchatche. Garde pour toi. Profil bas. Qui es-tu, baba ? Pour qui te prends-tu ? Oses-tu te dresser devant l’immensité ? Tu m’as tout l’air d’un pou sur une pelle chaude, qui se dresse et se stresse et se redresse tant qu’il peut pour ne pas se brûler les papattes. C’est fou les poux.

Je me brûle à ce petit jeu. Je me grille. Je me crame. Pauvre taon qui fait le paon ! La vraie modestie est taiseuse. Elle a ses tics et son tact. Dont acte.

 

Sourd aux flatteurs

Le Diable me dit : Bravo Xavier ! Tu écris comme personne. Ton style est rare et jouissif. Tu nous fais tous poiler. Et aussi tu as de si fortes images ! C’est vraiment toi. Ça se sent que c’est toi. Ne change pas, mon bon gars. Continue comme ça.

Ça va le Diable ! Tire ta langue de mon cul, je veux péter. Voilà ce que j’aurais dû dire. Le casser, le maudire. L’envoyer chier au diable. Il y est déjà ? Qu’il y reste en ce cas. Chacun chez soi. Puis je me calme.

Je m’interroge. Le Diable est-il de bon conseil ? Ce n’est pas ce qu’on dit. A-t-il aidé l’un ou l’autre ? Oui, contre son gré, par un marché qu’il a perdu. On ne l’y prendra plus. Est-il un chemin sûr vers la lumière ? Pourquoi pas ? Tous les chemins y mènent. Alors c’est bien possible…

 

 

La forme et le fond

Si ce Diable-là n’est pas sage, il est quand même une image. Ouvrant la page au grand passage. L’arcane XVI est la Maison Dieu c’est à dire ton corps d’énergie ouvert à la transcendance. L’éveil. L’apothéose. La joie t’illumine. La paix te garde. Pour y parvenir chacun prend le chemin balisé par le Diable.

À quoi riment ses compliments ? Il veut m’enfler l’ego. Me prend-il pour une courge ? Il attise le péché d’orgueil. Mais c’est insuffisant. Il copine. Il cherche à m’amadouer. Je soupçonne un plan tordu, un sombre dessein machiavélique. C’est son style.

Dois-je comprendre que la belle apparence formelle peut détourner mon lecteur du fond profond ? En quoi la joliesse des images et la beauté du style pourraient-ils faire obstacle à l’enseignement ? Au lieu de le servir ? Je sèche et je ne sais.

Ces talents m’ont été donnés. Ils sont innés. Nuisent-ils à mon propos ? Ils en font partie intégrante. L’art peut-il nuire ? Je ne saurais dire.

 

La course du rat

Oh le dur désir de briller ! Cette soif inextinguible en dévore plus d’un, en engloutit plus d’une. Être connu ! Reconnu ! Sortir du statut d’inconnu qui te colle au cul. Comme c’est triste la vie d’artiste ! Comme il se méprise devant l’âtre sans feu, le frigo vide et le cœur plein d’amour qui ne sert à rien.

Vois ce monde-là, ces gens vides. Avides. Reste impavide. Veux-tu leur ressembler ? Tu n’appartiens pas à ce monde. Pourquoi vouloir qu’il soit à toi ?

Le désir de sortir de l’anonymat ne te lâche pas comme ça. Il te bouffe, il t’obsède, tu ne pense plus qu’à ça. Ta femme t’a quitté pour une star du ouèbe. Lassée froissée blessée d’attendre ta réussite qui joue l’arlésienne, elle a pris la voie express rive droite. Les beaux quartiers de noblesse. Celle du cœur est en perte de vitesse. Ton amie te délaisse ? Laisse. Lâche sa laisse.

Cesse. Tu n’es pas Chopin pour composer Tristesse. Tu n’es pas Vinci pour peindre la Joconde. Tu n’as pas guéri pour mourir de chagrin. Tu n’es pas géant, oublie ta pyramide. Nul ne réussit sa vie en étant un autre. Sois toi-même. Deviens celui qui s’aime. On aime ce que tu sèmes.

Un jour viendra, tu t’aimeras. Le soleil le verra. La pluie te sourira.

 

 

La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui s’agite et parade une heure sur la scène. Puis on ne l’entend plus. C’est un récit plein de bruit et de fureur, qu’un idiot raconte et qui n’a aucun sens. William Shakespeare (1564-1616)

Mon pauvre Xavier, tu es fou comme un loup. Stephane Kervor (1952-2022)

 

 

L’esprit qui ne lit pas, maigrit. Comme un corps qui ne mange pas.
Victor Hugo