Action de grâces

Ce matin je rends grâces. Oui, ce matin je remercie le Vivant, qui ne m’entend pas, mais qui vit en tout ce qui vit. Peut-être m’entend-il en fait ? Tant de cadeaux, tant de chance, tant de dons reçus, comment ne pas remercier ? Comble de bonheur, je reçois mille bienfaits de mes remerciements.

Si le guerrier n’attend nul résultat de ses actions, il en reçoit beaucoup de ses actions de grâces. Tout se passe comme si celui qui remercie était remercié à son tour. Mais si tu remercies en espérant une récompense, tu n’auras qu’une volée de bois vert. La sincérité, l’humilité, la reconnaissance vont de pair avec l’absence de calcul égoïste. L’innocence et la spontanéité suffisent au guerrier pour poser des actions désintéressées.

Le petit bourgeois se noie dans les eaux glacées du calcul égoïste (Karl Marx – Friedrich Engel)

Ce midi au soleil, heureux comme un lézard sur une pierre chaude, je rends grâces. Ce soir sous la pluie, je rends grâces aussi. J’ai de quoi manger, je remercie. J’ai le ventre creux, je remercie aussi. Rien ne m’est indigne, aucune punition ne me rebute. Ma route est sans obstacle, mes obstacles sans consistance, même ma consistance est poreuse.

Suis-je le sujet d’un Verbe ? Suis-je l’enfant de mes œuvres ? Suis-je tout court ? Ou tout long ? Là n’est pas la question. Dans ce cas, où est-elle passée ? Remercions à tout hasard. Le hasard n’existe pas, c’est un autre mot pour Osiris. Prions Osiris. Sans l’invoquer, holà, pas de blague, n’invoquez personne. Pas plus lui qu’un autre, vivant ou mort, humain, angélique, diabolique ou divin. Danger ! Comment savoir qui vous répond ? Les invisibles sont légions, ils se comportent comme des loups, c’est à dire comme des hommes. Cet univers est prédateur. Les invisibles en font partie.

Homo hominis lupus / L’homme est un loup pour l’homme (Plaute)

– Tu as pris un bain ?
– Pourquoi ? Il en manque un ? (source)Camille Semin

Se protéger contre les invisibles est une affaire sérieuse qui demande un peu plus – ou un peu moins ? – qu’un bain, fut-il de jouvence. Fut-il bain de soleil, bain de foule, bain de minuit, bain de pieds, bain de bouche, bain de siège dans la glace – j’en connais qui en auraient besoin.

Remercie pour les bains que tu as pris, rends grâces pour ceux que tu as évités. Agamemnon fut tué dans l’eau d’un bain, Marat itou. Point trop n’en faut. Henri IV se baignait une fois l’an, et s’arrangeait pour oublier de le faire l’année suivante. Dior et Chanel n’existaient pas, sinon ils l’auraient attaqué en justice. Tout roi qu’on soit, le droit de puer ne va pas soi. Péter dans la soie ne parfume pas l’anus. Plaignons la reine pour les vents et l’haleine.

Cette nuit je rends grâces. La lune est au zénith. Ronde comme un granit. Il pleut des oriflammes aspergeant la campagne piquetée de lumières et de foyers frileux. La fumée sent le bois dur, bien sec. Il fait joli. La pluie ne mouille que les yeux, en souvenir d’anciens adieux. Actualité des disparus : quatorze partants, tous courus.
Course de pouliches.
– Ah bon ! Alors quatorze partantes, toutes courues.

Remercier. Rendre grâces. Ôter sa couronne. S’incliner. Perdre sa superbe. Poser genou à terre. Aimer. Adorer. Se prosterner. Se sentir comblé. Choyé. Protégé. Pris en charge. Dorloté. Chouchouté. Alors, du fond de l’être, remercier l’Être et bénir le Vivant.

Et si le vent souffle en tempête, si l’avenir sombre dans l’océan noir, si le présent se noie, si la douleur te noue le ventre et tue la vigueur en toi, cesse de te plaindre. Toutes les douleurs sont voulues par ton maître intérieur. Bénies soient-elles. Accepte-les. Rends grâces.

Merci les maux.

Merci l’aime haut.

Merci les mots

Les mots s’érodent
et se dérobent
au fil du temps
les mots s’usent
les mots scions
la branche où ils sont

les mots dits bêtes nous amusent
l’espace d’un instant
notre âme use les maudits bêtes
éternité pourtant
l’émotion d’un mot s’évapore
il règne encore
bientôt la mode aura changé
le mot est en danger

les mots sans la pensée
quel bonheur insensé
quand dans l’espace nu d’un cerveau débranché
la fée sur le berceau de l’âme s’est penchée
soif étanchée
d’un bonheur qui n’est pas du monde
la joie m’inonde
joie qui jamais ne m’a lâché

la fée Salaire est au guichet
l’eau d’un pichet
qu’elle a versé dans l’eau de la rivière
c’est la prière
qu’une éveillée doit adresser au ciel

la nue dans la rue
l’essaim pointu au grand soleil
s’éveillent
trois petites fées
trois enchanteresses
m’ouvrent leurs secrets
couvrent de caresses
le vieil ours bourru
qui rêve et s’étonne
du bonheur d’entrer
au jardin d’automne
dans le cercle inouï
de l’amour famille
cet amour qui luit
ce bonheur qui brille

 

Seuls les enfants du feu comprennent le bleu.
Carl Sandburg