Deuxième service…

D’après mon ami Devic, dont la perte m’est chaque jour insupportable, la guerre de 39-40 ne devrait pas s’appeler deuxième guerre mondiale. C’est juste la suite de la première, terminée sur une défaite que les Prussiens n’ont pas digérée.

Et tandis que la France s’éclate dans l’euphorie des années folles, l’Allemagne réarme, mobilise, se prépare au combat qui cette fois se soldera par une victoire allemande, et par l’occupation de la France ainsi que d’une bonne partie de l’Europe continentale.

Mon père a été capturé en 40. Il venait de tirer trois ans de service militaire alourdi par l’attente d’une mobilisation promise. A ces trois ans s’ajouteront quatre années de captivité dans une usine de la Ruhr. Il en a chié, je l’ai compris à la toute fin de sa vie, quand il a enfin dit la vérité sur les souffrances, les tortures, les privations et les humiliations constantes qu’il a subi en tant que Kriegs Gefangener, les lettresKG dans le dos sur son treillis de prisonnier. Il est mort à 94 ans.

Il nous avait souvent parlé de sa captivité. Mais toujours sur le mode comique. Il n’a jamais rien écrit sur l’horreur qu’il a traversée, c’est dommage. Sans doute n’a-t-il pas pu. Aussi vais-je céder la parole à un de mes poètes préférés, qui parlera pour Papa et ses compagnons de souffrance. Ceux qui sont morts, ceux qui ont été blessés, ceux qui ont été brisés et qui ont passé le reste de leur vie en guerre avec leurs tristes souvenirs.

Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu
Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l’ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n’être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secouent
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac l’haleine la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Louis Aragon (écouter)

Toutes les grandes vérités commencent comme des blasphèmes.
George Bernard Shaw