Koans

 

Les koans viennent du zen, le bouddhisme japonais, mais libre à chacun de composer les siens. Ces brefs poèmes ne s’adressent pas au mental. Leur rôle est de faire disjoncter la mécanique de la pensée. De vider la tête. De propulser le lecteur dans l’éclat insoutenable du foudre-diamant. Que s’ouvre ainsi la non-pensée. L’éveil se tient juste derrière.

Aussi ai-je bien du mal à comprendre pourquoi tant d’auteurs s’évertuent à glisser leur mode d’emploi après chaque koan cité. Tout commentaire ne peut qu’annuler le bienfait du koan. Le contraire serait de meilleur aloi. Un koan se cite sans gloser.

Et vlan ! Prends ça dans les dents, dis-moi si tu vois le diamant.

Zen ou pas, voici donc des koans bruts de décoffrage, sans salade, sans baratin, sans mental, sans pensée. Ils sont à mi-chemin du zen et du soufisme, à la façon du Mullah Nasruddin. Régalez-vous, ils sont à relire sans modération.

 

Musique, Maestro !

 

De nulle part, l’esprit surgit.

Tout est clair, tu t’égares. Vient la nuit, tu t’éveilles.

A beau sentir qui vient de moins.

Quand deux mains applaudissent, un son est émis. Écoute le son d’une seule main.

Je marche sur le chemin qui n’est plus le chemin mais la marche. (Issa Joe Ouakam)

 

Qu’est-ce que Bouddha ? Trois livres de lin.

Qu’est-ce enregistreuse ?

Creuse le fond du puits sans fond.

Frappe, on t’ouvrira. La porte reste close ? Ne te frappe pas.

La chouette de Minerve prend son vol au crépuscule.

Jusqu’ici ça va. Jusque là ça vient.

 

 

Le disciple dit : J’ai vu la lumière blanche ! Je suis éveillé !  Le maître répond : Desserre ta ceinture de méditation.

De l’eau tombe. Elle ruisselle. L’eau monte. Elle me vient à la bouche.

Quelle différence y a-t-il entre un chien ?

La mort est sourde. Si tu veux l’appeler, hurle.

Au soleil on pourrit plus vite.

Connais-tu le nain géant de la forêt sans arbre ?

Tout est dans tout et réciproquement.

Qu’est-ce qu’un oiseau ? La montagne s’en fout.

Les chameaux dans le désert
ont la peau tellement tendue
quand ils ferment les paupières
ça leur ouvre le trou du cul.

 

 

Viens. Je ne suis pas loin. Juste de l’autre côté de la vie.

Il faudrait, dit le disciple. Pourquoi pas ? répond le maître.

Soyez passants. (Jésus le christ)

La quéquette à Jésus-Christ n’est pas plus grosse qu’une allumette. Il s’en sert pour faire pipi. Vive la quéquette à Jésus-Christ ! (Jacques Prévert)

 

Quand l’autre est versatile, l’inverse a-t-il ?

À la flamme de la chandelle, le souci s’en va, l’esprit s’éveille.

L’enfant dit : Je ne me laverai pas les mains ! Le père répond : D’accord. Lave-toi une seule main.

Silence de mort : des poissons ruisselants.

Mets tes lunettes et écoute comme ça pue.

Qu’est-ce qu’un chat qui suit son maître ? Un chien.

Vivre sa vie, mourir sa mort.

 

 

Un petit rien c’est déjà quelque chose. Et quelque chose ça n’est pas rien.

La beauté se mange-t-elle en salade ?

Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le. (Jules Renard)

Que peut-on faire avec un marin saoul ? Une chanson.

Nager dans les flammes, planer par terre, mourir de son vivant.

Imagine une montagne sans vallée.

Plume de cheval.

Qui peut aimer la haine ? Qui peut lire un livre blanc ? Qui peut faire de l’eau en poudre ?

Porte la porte, montre la montre, tente la tente et toque la toque.

Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie.

Si tu croises Bouddha sur ton chemin, tue-le.

 

 

Un dernier mot

Nul n’a besoin d’un autre maître que celui qu’il porte en lui. Que la lumière vienne en ton cœur, que le feu te consume de joie, que la nuit t’ouvre les yeux, que le jour t’émerveille, que la mort t’ouvre la porte, que la vie t’ouvre les bras, que le chemin soit ta Voie, que la fête commence, que l’oubli s’efface, que la joie demeure, que le grand Cric me croque.

 

Si la réalité intéressait les gens, ils éteindrait la télé pour regarder par la fenêtre.
Jean Yanne