Ta mort pour conseillère

« La vie en société a certaines règles, que ça te plaise ou non, fiston. Rassure-moi, tu n’as pas la prétention de changer la vie à toi tout seul ? » Le fiston te dit merde. Les règles sociales, les convenances, la bien-pensance, il n’en a que foutre. Ça le tue.

La Règle, ah ça oui, c’est autre chose. Ça t’a une de ces gueules ! La Règle non écrite, non dite, non confite. Sans principe, sans vindicte, elle dicte chaque action. C’est celle-là que le guerrier suit. Son passeport pour l’impeccabilité. Mais les soi-disant règles de convenance, la société peut se les carrer dans le fondement (de la métaphysique des mœurs, ajoute le sniper d’Heidelberg).

La Règle ou les convenances

Chaque fois qu’il rencontre une épreuve, le chrétien se dit : « Qu’aurait fait Jésus à ma place ? » Le musulman se dit : « Qu’aurait fait le Prophète à ma place ? » Le communiste se dit : « Qu’aurait fait Groucho Marx à ma place ? » Moi je me dis : « Qu’est-ce que j’aurais fait à sa place ? » Non je déconne. En fait je me demande ce que Nietzsche aurait foutu dans ce cas-là. Chacun ses stars.

« Nietzsche ?? s’étonnent les mauvaises langues. Mais à quelle période de sa vie ? » Bande de tarbas. C’est vrai que Nietzsche a fini cinglé. Moi j’ai commencé par là, fou comme un loup. J’en suis débarrassé une bonne fois pour toutes.

Heureux les fêlés car ils laissent passer la lumière. (Michel Audiard)

Je ne puis que constater ceci : la société n’existe pas. C’est une illusion, un mensonge de plus. Je ne vois qu’une litanie d’individus reliés par couples ou par familles ou par clans, chaque groupe formant la seule et unique société digne du nom. Voilà ce que je vois. En face de quoi, j’ajoute ça : prends ta mort pour conseil. Écoute-la. Que te dit-elle ?

Combien pèseront les règles sociales quand tu passeras de vie à trépas ? En regard de ce fait, combien t’importera d’avoir suivi la Règle quand ta vie prendra fin ? Beaucoup. Bien davantage. Si elle vit en toi, après ta mort tu la garderas. Par elle, tu vivras.

La Règle non-écrite n’est pas non plus gravée en lettres d’or dans le palais de ton cœur ni dans la bibliothèque de tes gènes ni dans la station-service de ton cerveau. Apprends à capter ses paroles. Elle s’exprime à chaque instant. Ne l’entends-tu pas ? Change. Tu l’entendras.

La vie sans toit

Sans limite supérieure. Que dalle entre ouam et les étoiles. La vie astrale au grand vent solaire. L’arpège au grand air. Dans les steppes infinies du Val Allah. C’est cela la vie sans toit. La vie sans baratin, sans fond de teint, sans fortin. Enfin si, ça oui, je garde. Avec la tarte tatin. C’est bon pour mon teint.

Les secrets du monde ont été éparpillés en tous endroits. Mais le monde égare les touristes. Ces gens-là n’ont d’yeux que pour la vanité, pourtant la sagesse est cachée partout. Dans les plis de la robe d’une passante, dans les trilles d’un oiseau soliste, dans les méandres de la langue d’or. Langue des oisons où la syllabe d’or décrit les dieux, leur vie parmi nous, leur projet, leurs vices – mais aussi l’incroyable épopée des dieux parmi les hommes.

Les secrets du monde ont été éparpillés. Il n’y a pas trop de cent ans de solitude pour en faire le tour. En les embrassant tous, les unir puisqu’ils vont bien ensemble. Il y faut cent années. Cent tannées… Les dieux d’avant, divinement roués, nous ont roulés dans la farine en plus d’une occasion.

Cent vingt ans

Mais c’est en limitant notre espérance de vie qu’ils ont réussi leur plus beau coup. Cent vingt ans. Tel est le mur que les dieux d’avant, nos concepteurs, ont subrepticement glissé dans nos gènes. Un programme génétique fait vivre à nos corps physiques un vieillissement accéléré. On peut y voir une sorte de maladie, mais pas une malédiction. En aucun cas.

Ce rétrovirus a été sciemment inoculé dans le génome humain. Notre espérance de vie est fixée à 120 ans max. Elle pourrait être beaucoup plus longue, mille ou deux mille ans, certains généticiens en rêvent les soirs de cuite.

120 ans, 2000 ans, une heure, toutes les vies se valent. La durée on s’en tape. Seule compte l’intensité. N’empêche. 120 ans c’est bien trop court. Nous sommes ici pour la connaissance. Il n’y a pas d’autre but digne de nous. Mais la connaissance est rétive. Sa pudeur nous la cache. L’étude en est ardue.

Isis mise à nu

En un si bref délai, comment trouver le temps de dénuder Isis ? La grande déesse gardera son voile pour la plupart de nos contemporains. Trop pressés. Dépenser, se dépenser sans penser… Ils ont d’autres chats à fouetter. Les ignorants ! La chatte d’Isis se caresse, comme ses fesses.

Deux facteurs sont apparus qui changent la donne. L’accroissement spectaculaire de la longévité et les progrès constants de la génétique d’une part, l’accès instantané aux connaissances via internet d’autre part. Nous avons avoir plus de temps pour devenir des dieux. Et plus de facilités. Donc plus de chances d’y arriver. La jeunesse se prolonge, reculant d’autant la maturité. Les quadras sont de grands adolescents. Et les seniors sont plutôt verts. Je ne dis pas ça pour moi. Pas seulement…

N’empêche que c’est dans mon 3e âge que j’ai commencé l’incroyable aventure d’Eden Saga. La plus belle traque de ma vie. Le traqué, c’est moi. Je précise. La vieillesse me rend l’ineffable plaisir de ma vie sans toit. Le nez dans les étoiles. Sans murs non plus, seul dans ma citadelle de verre et de lumière, sans mon fortin. Vivre sans toit, profil nécessaire. D’une rare exigence. Quel manque intense ! Joie proche de la souffrance.

Vivre sans toit, seul quelque part en France, sans la chère présence de l’être aimé. Le sable file dans le sablier. J’ai pris ma mort pour conseiller. Vivre sans toit, sans but ultime, sans frein. Toujours grimper. Dépasser les sommets.

La mort promise

– Ça vous fait pas chier de mourir ? 
Je suis assis sur un banc du boulevard de la mer. Une passante s’est assise à l’autre bout. Je ne la connais pas. Je ne la regarde pas. Je ne la drague pas. Je lui demande si ça la fait chier de mourir.
– Pardon ?? me répond-elle en sursaut.

J’ai répété la question. J’ai même ajouté quelques fioritures. Genre : « Savoir que vous allez mourir. Pensez à ça. Regarder votre mort en face. Drue. Nue. Inévitable. Ça vous fait pas chier ?« 
J’y pense pas.
– Pensez-y.
– Mais non. Jamais de la vie !
– Moi je vous y fais penser. Alors ??
– Je me casse, dit-elle en levant son cul.

Tout le monde fait ça. Sauf le guerrier qui prend sa mort pour conseil. Ça réveille. Tout le monde se croit éternel. La mort n’est pas au programme. Tuer la mort, c’est le plus simple. Tout le monde fait ça. Au programme il y a le match du PSG, le nouveau Tarentino, les prochaines vacances, le cul d’une étudiante ou le sourire de Matt Pokora, selon le sexe et l’âge. Mais pas la mort, tu déconnes ? Tu dis son nom, tout le monde zappe ! Quoi la mort ? Ranafout’ !

Immortel ? Mon cul !

Je suis assis sur un banc du boulevard de la mer. Marrant paradoxe. Un centenaire peut se croire immortel. L’âge n’a aucun rapport. On peut se croire immortel en rendant son dernier souffle.  Même les morts se croient immortels, paraît-il.

J’ai toujours su que j’allais mourir. J’ai toujours pensé que c’était pour bientôt. J’ai pris ma mort pour conseil à l’âge de12 ans. Je ne pouvais pas me coucher, je tenais éveillé jusqu’à l’aube, toute la nuit. Toutes les nuits. À 12 ans ! Persuadé que la mort allait me prendre dans mon sommeil. Je la voyais faire avec d’autres, des proches disparus. Comment elle les a foutus sous son bras d’os, comment elle les a embarqués sur le Styx.

J’écrivais des chansons, des poèmes. Je griffonnais mes amoureuses. Je dessinais des frimousses coquines. « Je passe mon temps à dessiner des têtes rondes de filles sur du papier quadrillé » chantais-je. J’inventais des formes, je fixais le moindre de mes délires. Bateau ivre en quête de sauvetage. Tout ce qui pouvait m’accrocher à la vie. Toutes les nuits.

Tu vois, ça a marché. Nous voilà ce soir et je suis toujours là. Fais comme moi. Prends ta mort pour conseil. Tu m’en diras des nouvelles.

 

Au Moyen Age, le genre humain n’a rien créé et pensé d’important qu’il ne l’ait écrit dans la pierre.
Victor Hugo