La chance que j’ai !

Beaucoup de vie en une seule, voilà la grande chance que j’ai eue. Beaucoup de vie et bien des morts aussi. L’important n’est pas de mourir, mais de savoir ressusciter. Moi je ne savais pas. Ma deuxième grande chance : ça s’est fait tout seul.

J’avais 12 ans dans le jardin de mes parents quand je suis sorti de mon corps. D’un seul coup, je voyais tout, je savais tout. Ça ne m’a pas ému outre mesure. Puisque ça m’arrivait, puisque j’allais bien, pourquoi s’en faire ? Pendant un instant, l’éternité s’est ouverte. J’ai flotté à quinze mètres au-dessus du sol tandis que mon corps continuait de biner les mauvaises herbes. Sa vue me mettait mal à l’aise. J’ai regardé ailleurs.

Je voyais, j’entendais, je humais, je vibrais, je sentais tout comme si j’avais mon corps autour de moi. Mais il n’y était pas. J’ai compris ce que je savais déjà : je ne suis pas mon corps. Je l’habite, je partage ses souffrances et ses jouissances, mais je ne suis pas ce corps. La preuve : je suis dehors, mais je ne suis pas mort.

Puis j’ai regagné mon corps. Je ne sais pas comment, mais ça s’est fait. Et je suis toujours en vie. C’est ma troisième grande chance. La collection des grandes chances de ma vie ne s’est jamais arrêtée depuis lors. J’ai rencontré Micha, on s’est mariés. Quatrième grande chance. Auprès d’elle, j’ai composé et enregistré un opéra rock. Et des tas de chansons. Cinquième grande chance, aucune d’elles n’a été éditée. On a fait la route en Turquie, en Chine, en Inde, en Afrique. Quelle chance encore !

Micha m’a donné deux garçons, des amours. Je les aime plus que ma vie. Que mes vies, avec toutes leurs chances. J’ai écrit des tas de romans. Aucun n’a été édité. Encore de la veine, ils étaient très mauvais. J’ai fait des tas de métiers sans avoir jamais l’impression de travailler. Journaliste, auteur, traducteur, scénariste, publicitaire, communicateur, autant de chance pour un seul homme, c’est abuser. Je suis confus.

Pour toute faveur il y a un prix à payer. Depuis ma première sortie de corps, j’ai reçu des dons. Guérisseur. Voyant. Voyageur temporel. Surtout ça. J’adore me déplacer sur la ligne de temps. C’est bien pratique pour quelqu’un qui réécrit l’histoire. Quand j’ai besoin d’une info sur telle ou telle époque, je vais voir sur place. La chance que j’ai, nom de lieu !

Le guerrier qui voyage sur toute sa ligne de temps est un passe-muraille qui nous montre le chemin à suivre. (Lao Surlam)

Vous me direz : « C’est quoi le prix à payer ? » L’oubli. J’oublie ma vie par pans entiers. Je ne fais que sauter d’une vie à une autre. Entre deux vies, ma mémoire est comme un glacier qui vêle. Une tranche de vie s’effondre dans la mer, où elle va fondre et se dissoudre. Voilà pourquoi, depuis l’enfance, je note tout ce qui m’arrive dans des carnets. 

J’ai eu la grande chance aussi de rencontrer Castaneda. Pas l’homme, mais l’œuvre. J’ai mis mes pas dans les siens. Et j’ai découvert mieux qu’un guide. Une voix qui donne des indices. Un écho de ce que j’ai vécu. Une somme de repères, des heures entières de rigolade. Quarante ans plus tard, je l’aime toujours autant. Je le relis encore le cœur content. Trop peu de livres parlent de ces choses qui font la trame de nos vies.

Je n’ai jamais rencontré l’homme. D’ailleurs existe-t-il ? A-t-il existé ? On a très peu de certitudes à son sujet. Je connais plusieurs sans-vergogne qui disent l’avoir rencontré. Ils se parent des plumes du paon pour ébahir les pigeons. Ces affabulateurs sont pires que des voleurs. Un voleur ne nous prive que de biens matériels. Eux, c’est l’esprit qu’ils nous volent.

Le prix à payer, c’est l’oubli. Depuis cette sortie de corps à 12 ans, je suis ce qu’on appelle un éveillé. Mais pas tout le temps. Je n’avais pas envie de me sentir différent. J’ai remis le bandeau sur mon troisième œil et j’ai replongé dans le sommeil des hommes. Il y a cette phrase que j’adore, attribuée à Léonard de Vinci – on ne prête qu’aux riches : « Je me suis réveillé pour voir que tous dormaient encore. Alors je me suis rendormi. » 

C’est ce que j’ai fait. La vie ordinaire se rit des rêveurs, fussent-ils conscients. La société se méfie des éveillés. Je n’ai pas grandi comme Carlito dans le chaparral du Mexique, mais dans la jungle de Paris. Difficile d’y développer une vie intérieure. Alors je me suis jeté à corps perdu dans l’écriture, la peinture, la musique. Et les filles. Avec tout ça, j’ai oublié qui j’étais vraiment. Je me suis fondu dans la masse. Ça m’a tenu chaud. C’est une chance.

Toutes les vacances de mon enfance, je les ai passées à Erquy. J’y retrouvais chaque fois des sensations, des souvenirs, la part du rêve. Mes premiers bonheurs, mes premiers amours, mes premières aventures, je les ai eues ici, où j’ai la chance de vivre encore. Pourquoi ai-je reçu tant de cadeaux ? Je n’en sais rien. Est-ce qu’on sait seulement quelque chose ? Que reste-t-il de toutes ces vies ? Quand j’ai eu 60 ans, je me suis mis à écrire pour cesser d’oublier. Dans ma bonne ville d’Erquy, face à la mer, j’ai accouché de la Saga d’Eden.

J’ai écrit depuis sans m’arrêter. Ça fait dix ans. Les plus belles années de ma vie. J’ai vécu seul pendant vingt ans, j’ai donné mon cœur bien souvent, je suis mort d’amour plus d’une fois, mais tu vois, je suis encore là. Et j’y serai toujours pour toi, près de toi. Même quand je ne serai plus là. Dans le bruit du silence, sur la mer qui scintille, dans l’éclat de tes yeux, sur tes petits doigts doux, à la fleur de ton sang, sur ta peau, dans ton cœur, je suis toujours présent.

Un jour, à ton tour, tu partiras. Où tu iras, je serai là. On se retrouvera. Ma plus belle chance, c’est toi.

Si la réalité intéressait les gens, ils éteindrait la télé pour regarder par la fenêtre.
Jean Yanne