Le banquet blanc

 

Dès mon réveil, tout s’est passé très vite. Les nains roublards rigolards nous ont entraîné dans leur palais souterrain qu’ils appellent la Moria. Là, des naines barbues comme leurs époux nous ont lavés, poudrés le visage et attifés de vêtements blancs qui nous allaient comme un gant. Il aurait mieux valu qu’ils nous aillent comme des vêtements.

Nina la Naine me coiffe et m’attife. Tout en me peignant mes cheveux blancs qu’elle a teint juste avant, Nina me fait des confidences. « Vous en avez de la chance, vous et vos amis ! Vous tombez à pic pour notre pique-nique chic ! Ce soir, et pour huit jours tout court, en blancs atours, commence Grande Semaine du Blanc. Et ça débute maintenant. Mais oui vraiment !

Tous les ans, quel boulot, on sort les pots, on touille la chaux et on repeint tout du sol au plafond comme une tornade blanche. Ah oui vraiment, c’est trop dément, trop délirant, ah là là là là là là là là, m’en parlez pas, parlez m’en tout le temps, oui vraiment, parlez m’en sans un mot dans notre parlement ! La Grande Semaine du Blanc ! Ma maman ! Pensez donc ! Vous n’y pensez pas ! Pensez-y. Oui vraiment, n’y pensez pas.« 

Quel souffle ! J’y pense, même si j’ignore à quoi. Quel débit, quel bagout, quelle voix ! Je me croirais sous un sèche-cheveux, mais pas du tout, c’est le flot puissant du discours de Nina qui m’anime. Et qui me mine. J’aimerais qu’on en termine.

Et qu’elle arrête de me tripoter les cheveux. Mais la voilà repartie : « La chance que vous avez ! On vous a bien lavé, bien bavé, bien délavé, vous voilà blanc comme neige ! Je dis ça par oui-dire, je n’en ai jamais vu. De la neige. D’un blanc beige tirant sur le grège quand la boue s’en mêle. Qu’elle est belle ! On se la prend dans la face, ça vous glace, le froid passe et l’on fait la grimace. Je n’en ai jamais vu, mais tout ceux qui l’ont vue la disent hallucinante. Démente. Époustouflante. Emberlificotante. Oui vraiment. Je vous le dis comme je l’entend.« 

Au secours ! Si seulement Amyann pouvait venir m’aider, mais il est pris dans les filets d’une autre coiffeuse, Trois-Pommes la Nonne, qui ne va pas lâcher le morceau avant qu’il soit blanc comme un lavabo. La Grande Semaine du Blanc ! Je t’en foutrais ! Moi tout ce que je veux savoir, c’est remplir les blancs de cette histoire. Pourquoi mon bras est-il guéri ? Pourquoi ne suis-je plus endormi ? Pourquoi les nains se sont-ils irrités ? Pourquoi m’ont-ils enlevé ? Pourquoi m’ont-ils jeté dans le trou de lave ? Pourquoi ne suis-je pas mort ? Pourquoi ont-ils joué les gros bras ? Pourquoi sont-ils devenus sympas ?

Je m’échappe des pattes de ma coiffeuse. « Mais je ne vous ai pas fini ! Par ici ! Oui ! » Je m’arrache à Nina pot-de-colle. J’explore. J’extrapole. Plein de trucs m’arrivent impossibles à décrire. Des rencontres opportunes. Des idées importunes. Des silences, des fulgurances et …une jolie solution pour continuer notre voyage ! Un engin équipé de roues qui peut passer partout. Un bus de nains, mais en nous tassant, nous ne sommes pas si grands, ça tient. Je crois. 

 

 

Quelle soirée nulle ! Si c’était un conte de fée, je dirais qu’il est mal fait. Mais c’est la vie vraie. La mienne et celle d’Amyann. Il vient vers moi, blanc comme l’innocent, beau comme son chapeau à plume. De paon blanc, la plume. Il m’entraîne à l’écart des dames. Il connaît le programme. « Le Nain Jaune, roi de la Moria, va faire un discours blanc. Et on va tout savoir. Il suffit d’écouter. Enfin la vérité. »

C’est quoi un discours blanc ? Quelle vérité dois-je écouter ? Soudain tout le monde s’assoit très vite. Amyann et moi, on n’a plus de place à table. Toutes les chaises sont occupées par des nains blancs poudrés jusqu’aux dents, qui nous houspillent et nous conspuent. « Assis ! Posez vos culs ! Respectez l’étiquette ! Le roi va venir, il faut s’asseoir, pour son respect ! Assis ! Posez vos culs ! » Sifflets, hoquets, quolibets, les enfants nains nous lancent des jouets. Bon, puisqu’il faut s’asseoir, posons-nous par terre. Le Nain Jaune apparaît, et aussitôt, il réclame le brouhaha. « Il va parler ! Couvrons sa voix ! Plus fort encore ! C’est l’étiquette, c’est la coutume, braillons plus fort que lui !« 

Peine perdue. Le Nain Jaune hurle si fort que nul vacarme ne peut dominer son puissant organe. On entend bien assez par nos oreilles bouchées. C’est fou. Ça coupe les genoux. « Ah oui vraiment, c’est trop dément, il est puissant, puissant, puissant ! » souffle Nina laminée. Le Roi s’attarde, ses yeux dardent, les nains regardent, les naines se fardent, là-bas ça barde autour d’un barde. À moi la garde, chassez la harde. Trop de rimes tuent la rime en abîme et ça ne rime à rien.

Peu à peu, essoufflés, hors d’haleine, le blanc public marque un blanc. Quand le silence enfin s’étend, tout devient lent. Le roi aussi marque le pas. Sa voix de stentor n’est plus qu’un filet d’or. Tout le monde s’endort. Et dans nos rêves, on a tout vu. Tout su. Tout conçu. Ça m’a déçu…

Les nains n’ont jamais été fâchés, ils attendaient des invités, et c’est sur nous qu’ils son tombés. Car le public est important, le Blanc c’est blanc, une fois l’an c’est pas si souvent. Ils ont fait semblant, ils m’ont jeté dans un trou blanc. Un trou de ver troublant qui trouble l’univers et qui change les vivants. Une fois dedans, on devient blanc. Le feu s’éteint, le noir déteint, et les couleurs perdent leur teint. Ces foutus nains se croient malins. On sert du vin. Bien blanc. Et des yaourts et du pain blanc. Du fromage blanc. Du blanc de poulet dans une sauce blanche, et des blancs d’œufs, ou trois, ou quatre. 

Les nains sont épuisants. Le discours est usant. Le blanc est dégrisant. Le banquet s’éternise. Je sue dans ma chemise. Tout ces blancs sont gerbants.  Mon verre est blanc cassant. Les enfants jacassants sont vraiment agaçants. C’est grinçant. Ça criaille et ça piaille, ça braille et vaille que vaille ça s’en va vers dodo. J’ai sommeil. C’en est trop. Amyann est sur le dos, accablé. Il lance un œil inquiet.

Je dois le rassurer, je me suis trop reposé sur lui, à son tour de compter sur moi. Je le prends dans mes bras. « T’en fais pas mon Amyann, à présent c’est la gagne. J’ai trouvé une astuce. On va prendre un Nain-bus à travers la matière et belle affaire, mon frère, à nous le Centre Terre. D’ici là, t’en fais pas, on va dormir par terre.« 

Ah merde ! Il dort déjà.

 

Prends cent hommes, tu y trouveras un homme de foi. Prends cent hommes de foi, tu y trouveras un homme de connaissance.
Jallal adDin Rumi