Dans le Nain-bus

 

Le voyage en Nain-bus est un plaisir de chaque instant. Tout y est plaisant et dépaysant : le bruit du dehors, le silence du dedans, la lumière du bus dans l’ombre extérieure et l’avance sans effort à travers la terre, les roches, les laves et les eaux souterraines. 

La Terre est une éponge, il y a de l’eau dedans. Notre Nain-bus est bien étanche, encore une chance. Amyann a le sourire, et de temps en temps je l’entends rire. Il repense à notre départ de la Moria. Je voulais prendre le bus sans rien demander à personne, mais Amyann m’en a dissuadé. « Tu as vu comme ils sont soupe-au-lait. Tantôt furieux, tantôt gais. S’ils nous rattrapent, j’ai bien peur qu’on passe un mauvais quart d’heure.« 

Il a raison. Je dormais quand les nains m’ont balancé dans le faux trou de lave, sinon j’aurais eu la trouille de ma vie. Nous n’avons pas taxé le nain-bus. Nous avons sagement demandé la permission au Grand Nain Jaune. Il était de bonne humeur, on l’a bien fait rigoler, à la Moria le rire est sacré. Il n’a pas pu refuser. « Prenez le bus, prenez la porte, prenez le large et si vous voulez, prenez aussi la mère Nina. Ça nous fera des vacances. Elle fait tant de vent avec sa bouche, vous pourrez mettre les voiles. »

Pour Nina, j’ai décliné l’offre. Au garage des Nain-bus, il y en avait trois en ordre de marche. Les autres avaient des petits défauts, ou des avaries graves. « On ne s’en sert plus depuis un bail, nous avoue le garagiste en chef. Pourquoi aller voir là-bas si c’est mieux qu’ici ? Les Nains sont fiers de la Moria, ils s’y trouvent bien loin des humains et à l’abri des géants.« 

Quels géants ? je demande. Vous voulez parler des dieux de la surface ?
– Non, non, ceux-là on s’en passe ! Je parle des géants du Centre Terre. Ceux-là ont un vilain défaut : ils adorent le steak de nain.

Holà ! Des géants cannibales ? Personne ne m’a parlé de ça ! Je croyais au paradis du Centre Terre, mais c’est l’enfer !
C’est ce qu’on en dit, répond le petit garagiste. Bonne chance, les petits gars ! Gardez le bus en souvenir du Roi.

Il a poussé le Nain-bus dans la pente, et avant qu’il prenne sa vitesse de croisière, quelque chose a explosé sous le capot. Le garagiste nous a rejoint, tout essoufflé.

Ah là là ! On ne s’en sert jamais, alors forcément, quand ça démarre, le moteur cale !
Il soulève le capot et disparaît dans un nuage de fumée. Une odeur de brûlé passe à travers les vitres étanches. J’ai bien peur que le moteur ait rendu l’âme.
Les moteurs n’ont pas d’âme, m’objecte Amyann. Les nains non plus.
– Les nains n’ont pas d’âme ? Tu en es sûr ?
– Évidemment. Sinon les géants d’en bas ne les mangeraient pas.

Je ne suis pas convaincu. Je crois plutôt que les géants n’ont pas de cœur. Quand je me demande si les géants ont une âme, le rire d’Amyann me tire de ma rêverie. Et j’éclate de rire aussi.

Le nain du garage est noir des pieds à la tête. Ses beaux habits blancs sont foutus. On ne distingue même plus les traits de son visage. Un large sourire dévoile deux rangées de dents blanches qui tranchent sur le noir. Il tient dans sa main une sorte de corde, ah non, c’est la queue d’une bestiole. Au bout de la queue, il y a un rat noir presque aussi gros que lui. 
Voilà la cause du défaut d’allumage, dit-il de ses dents blanches. Tirez le démarreur, ça devrait gazer tout seul.

Amyann est aux manettes. Il pousse sur la tirette et tire sur la poussette. Mais non. Le moteur ne veut rien savoir. Il lui manque quelque chose ? Du carburant ? De l’huile ?
Je sais ! dit Amyann. Il lui manque un rat.
La vanne qui tue ! Je me marre avec lui.

Le chef garagiste tire la tronche. Il appelle ses mécanos qui arrivent l’un après l’autre, en baillant et en se frottant les yeux. Les visages endormis s’illuminent à la vue du chef. « Au boulot ! Poussez-moi ça !! » hurle-t-il. Tous les nains poussent le bus. Sauf le chef qui s’époussette. Il est furieux.
Vous n’avez jamais vu un travailleur au noir ? Quand on travaille, on se salit. C’est pourquoi vous êtes tout propres, tas de flemmards ! 

Le bus démarre enfin dans un hoquet terrible. Puis il pète très fort. Un gros nuage noir sort par derrière, et la petite troupe des pousseurs se retrouve aussi noire que son chef.

Amyann se roule par terre, mort de rire. Je me précipite aux commandes. Ce bus capricieux veut qu’on le cajole un peu. Le volant est tout mou. J’ai beau le tourner, le bus n’en fait qu’à sa tête. Les pédales sont très dures. J’ai beau monter dessus, peser de tout mon poids, elles ne bougent pas. Le bus s’en fout, il taille sa route, j’ai l’air d’un con debout sur mes pédales. Amyann rigole comme un perdu.

Les nains ont disparu. La terre s’ouvre devant nous et se referme sur notre passage. On ne voit pas grand chose mais tant pis. Il n’y a rien à voir. Sauf quand le Nain-bus perce une caverne et qu’il dérange quelque étrange reptilien, aussi surpris que nous. 

Et le noir se referme sur nous. Mais voilà que ça change d’un seul coup. La mer ! Nous sommes au fond d’un immense océan. Le bus fait glouglou, mais tient le coup. Amyann ne rit plus du tout. 

La Mer Sombre ! dit-il la gorge serrée. Aorn, mon cher Aorn, tu peux oublier la récré, les nains, le banquet, la Moria et ta chère Nina. Nous entrons au pays des Brillants. Et c’est tout sauf marrant. Regarde !

Tout autour de nous, un essaim de poissons et de crustacés plats titillent les vitres du nain-bus. Ils sont magnifiques dans la lumière du bus, ils brillent de mille couleurs. Je ne peux retenir une exclamation. « Comme ils sont beaux, ces brillants ! Je ne vois pas ce qui te fait peur, Amyann. Ils ont l’air tellement… »

Je m’interrompt. Une silhouette gigantesque s’encadre dans le pare-brise. Une espèce de grand escogriffe en combinaison argent qui scintille à chaque mouvement. Il me dévisage avec rudesse. Un masque de verre couvre sa face et ses yeux cruels. Il montre les dents. La terreur me prend.

– C’est ça les Brillants, souffle mon ami. Des géants terribles. Croqueurs de nains. Ils les reniflent de loin. Le Nain-bus les attire…

Je crains le pire. Les enfants que nous sommes ont la même taille que les nains.
– J’ai peur qu’ils nous bouffent aussi.
– Impossible ! s’écrie Amyann. Nous avons une âme, nous !!

Soudain, le Brillant défonce une vitre d’un seul coup de poing. L’eau s’engouffre dans le Nain-bus. L’air va bientôt manquer. Le Brillant passe un long bras dans le bus et arrache Amyann de son siège. Je me cramponne au mien de toutes mes forces. L’océan me submerge. J’avale un bon litre d’eau.

Au moment de basculer dans le néant, une seule chose m’étonne : l’eau n’est pas salée.

 

Tu n’y verras clair qu’en regardant en toi. Qui regarde l’extérieur, rêve. Qui regarde en lui-même, s’éveille.
Carl Gustav Jung