Adieu Vieux Pat

A l’ombre d’un figuier millénaire qui poussait comme par hasard au coin du boulevard et dans la petite rue, le Vieux Patate a connu l’éveil. Il a traversé les mondes, une infinie variété de plans éthérés, puis la lumière blanche l’a transformé.

Sri Patate

L’illumination a fait de lui un dieu nouveau : Sri Patate, le divin Pat, le tout-puissant sar Maëkamaë Kahn-oëpe-daloë, Vimanamoïnen Endaloë lui-même. Mais moi je l’appelle encore Vieux Patate, et je l’appellerai toujours comme ça, c’est son blaze, caisse tu veux.

Alt Kartoffel Papatoès Cacatoès est le Papageno des taudis. Ah il en avait des noms à rallonges et des titres alambiqués, le vieux. Mais pas pour moi, merci. Vieux Patate en a fini avec les petites tracasseries de la vie organique. Le vlà divin comme du vin vieux. Et ça, il l’est. Pas divin, vieux. Pire encore, mort.

Ffff !! Qu’est-ce que vous croyez ? L’éveil l’a tué. Il est parti où vont toutes choses, dans le vieux fond d’un trou noir. Il a filé comme une fusée. Sans un mot, sans un regard, sans espoir de retour. Les savants d’avant disent que de la lumière peut sortir d’un trou noir. Comment fait-elle ? Ils supputent. Ils se figurent. Ils imaginent. Que feraient-ils d’autres ? Ils n’ont pas les organes de perception des mystères. Alors ils tâtonnent. Dans la pénombre ils tombent. Dans la tombe ils sombrent. Finis. On les oublie.

Il Vecchio Patate n’a pas eu meilleur lot. On l’a oublié comme d’autres sages du monde des morts. Qui leur parle encore ? Je n’ai que peu de concurrents. C’est grand péché, source gâchée.

Nier l’aubaine. Enfanter la haine. Blesser la graine. Voici pourquoi.

Les génies d’avant sont heureux de s’épancher. Ils m’ont conté bien des secrets que je m’empresse de répéter. Dans ces pages. Hé hé hé ! J’ai le droit, mais pas les moyens. Pas tout à fait. Je peux les avoir avec votre aide. Donner c’est peu de choses. Pour moi, c’est vivre. Aussi sais-je recevoir avec humilitude et en toute gratuité.
-Vous voulez-dire avec graffitude et en toute humidité ?
-C’est ce que j’ai dit.

Claquos solitaire

Aussitôt parti, je me suis retrouvé tout con pas content. Pas du tout content et très con du coup. Seulâbre. Esseulé. Perdu. Isolé. Sans repère. Démembré. Foutu. Égaré. Mais surtout très seul. Putain ça penche ! On voit le vide à travers les planches ! (source) Et puis la vie a repris son cours comme un bon bulldozer qui passe et qui repasse histoire d’aplanir les souffrances, de niveler les passions, de raser les bouffées de nostalgie. Faire propre, quoi. Présentable.

Mouais… Là-dessus la vie a coulé comme un claquos hors d’âge, ça me fait penser au vieux, pourtant ça ne m’arrivait plus guère ces temps derniers. Parti le vieux. Partis aussi mon pote Devic, Flornoy. Tous partis, chierie de chienne de vie, qu’elle dure encore longtemps !

Or à peine partis, mes chers poteaux, le diable a fait tomber le rideau. Caltez clodos. Oubli, dodo. Ce qui me donne une vieille envie de partir aussi. Quitter ces oripeaux, cette vieille peau, ces vieux os. Renaître ? On verra bien. Pour l’instant tout va bien. Pourvu que ça dure. Tout devient si dur ! Ça ne peut plus durer.

Une question ? Comment j’ai fait pour sauter quarante années sans les sentir passer ? Difficile à expliquer, d’autant que je n’ai toujours pas compris.

Rigolatique, drôlatique et zygomatique. J’en rirais si j’étais d’humeur.

Un des fous qui font peur

Voici que le temps s’en revient
De parler du deuil des beaux jours
L’automne après tant d’hivers
Voici revenu le temps circulaire
Toutes choses prévues sont accomplies
Et tant d’autres aussi
Ne demeure que moi,
Sans âme, sans amis,
Ma tête grise et moi
Jusqu’au temps bercail, jusqu’au port

Alors s’élevait une polyphonie tombée du ciel, les trois sœurs qui sont plus puissantes que le destin qui est plus puissant que les dieux et les humains. Les Parques qui filaient sous leur doigts la destinée de tous et de chacun :

Lourde à qui ne craint que lui
Âpre à qui n’attend nul secours
La Destinée, nos trois personnes !!

Tous les jeunes contre tous les autres, mûrs ou vieux. Le nouveau monde contre l’ancien. C’est un opéra pop composé dans les années 70 par votre serviteur et sa compagne. Ça racontait les exploits cyniques et désabusés d’un vieil anti-gourou de 85 ans à la tête d’un mouvement insurrectionnel planétaire. L’anti-gourou m’avait été directement inspiré par la personnalité frappante et drôle du Vieux Patate que j’avais bien connu dans les années 60. Dans l’opéra je l’appelle Ficelle. Chevalier Ficelle. C’est tout lui, portrait craché. Cet opéra redevient de plus en plus contextuel. Je doute de pouvoir monter un opéra pop avant de vous quitter. Serait-il seulement audible pour les oreilles actuelles ?

Pat où t’es ?

Résumons. Je ne sais pas si Patate est perdu, mais moi je le suis. Depuis lui. Je ne m’en suis pas remis. Dur de lui survivre. Dur de le suivre. Je n’arrive ni à l’un ni à l’autre. Et dans cette cruelle impasse, même ce bon Castaneda ne peut rien pour moi. Il n’a pas excellé par l’efficacité de ses remises en question, le bougre.

Il importe d’avoir plusieurs modèles au cas où un seul serait trop dangereux. Ce qui arrive dès que tu remets ta confiance, ton espérance et ton destin entre les mains d’un vain crétin ou d’un saint chrétien, c’est tout un.

Oreille trébuche, dico tranche. Google sait ? Toi aussi. Fais-toi confiance, c’est TA vie, c’est TA danse.

Même s’il n’était pas parti, je ne serais pas resté. Si ça se trouve, c’est moi au départ. Dare-dare. Sans crier gare. Sans lui dire au-revoir. Dur de vivre avec ça pendant cent mille ans. Dur de vivre cent mille ans, même sans ça. Dur de vivre tout court, même deux ans. Le temps de percer ses dents. Un tel vide. Ça craint.

Putain d’amnésie ! Si je pouvais trouver quelques bribes, des manchettes accrocheuses, des actus, des noms… Ce temps qui est passé pendant que je regardais ailleurs me colle la nausée, la fièvre et des frissons. Comme on peut s’abuser soi-même, c’est à peine croyable ! Le complot est intérieur. Dans mes tripes, il crie vengeance. Il crie famine. Il cristallise mes déceptions, mes illusions retrouvées, ma grande lassitude envers le genre humain.

L’amnésie est une maladie dont le nom m’échappe. (Maurice Tillieux)

Hé oui. C’est moi qui suis parti. J’ai filé quand Patate avait le dos tourné. Lâchement. Je suis parti en traître pour m’effacer dans le feutré. Chafouin comme un sournois, faux comme un fourbe. Faux ski faux comme on dit. Là Patate est à cent lieues derrière, je ne ferai pas marche arrière, demain n’est pas hier, pas de quoi être fier.

Et voilà pourquoi. Les absences, le manque de connaissance, l’inconscience immense, l’inconstance. Ces années d’offenses passées sous silence. J’ai honte de moi. C’est pour ça. Le départ à la cloche de bois. Sans valise, sans papiers, sans monnaie. À la rue, rude et dru, dehors l’arsouille, et tu grouilles, plat de nouilles ! Tes magouilles, on en a plein les.manuscrit lacunaire

Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse; puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements.
Honoré de Balzac