Les années Patate

Un vieux vivait de peu et de rien au coin du boulevard et dans la petite rue. C’est là que je l’ai toujours connu. Y en a qui l’appelaient Jojo le Clodo. Les bourrus l’appelaient Casse-toi Connard ! Jojo s’en foutait : c’était pas son nom. Les commères l’appelaient jamais, il leur foutait la trouille.

Nom de nom, il en avait beaucoup. Son vrai blaze, l’officiel, le peu connu, je te le bonnis en loucedé. Sois bon, étouffe le scoop et mets-y un couvercle. Jean de D’Là de L’eau de Là-Haut, tel était son nom juste et légitime, comme il disait, mais j’y ai jamais cru. Moi je l’ai toujours appelé Vieux Patate, parce qu’il était déjà si vieux quand je l’ai connu.

Tant d’années durant, aux soirs nostalgiques, mes pas errants m’ont porté vers son antre mobile, quelque part dans ce coin de ville, au bout de ce quartier mal famé, désert et grand ouvert aux ombres de la nuit. C’est là qu’il se sentait chez lui.

Rêvait-il, clopant clopinant comme un gueux qu’il était ? Toussant poussant son landau d’avant guerre, qui fut le carrosse d’un bébé de bourges, le landau grand luxe, haut sur roues, suspension à ressorts, flancs gris et bleu séparés par un filet crème, couleurs nourrissantes en ces années cinquante de famine et de tickets de rationnement. Mais oui, parfaitement. Ils ont sévi jusqu’en 53.  Les tickets, pas les vieux landaus. Quoique ?

Énième souvenir des années boches. Années moches. Qu’en pensent nos cousins Germains ? Et Vieux Patate ? Il s’en fout des schleus. Il conchie le monde et ses merveilles, se torche de tout et de partout sauf de ce foutu bout de ville qui ne ressemble à rien, son trésor fabuleux, coincé entre les voies ferrées et les gazomètres. Vestiges stupides d’un temps bénin, ces forteresses vulnérables me font l’effet de bombes dormantes. C’était hier.

Seulement j’avais quoi ? Douze ? Seize ans ? L’âge en tout cas de traverser la Ville de part en part, croisant les ponts du plus neuf au plus vieux, en cœur de ville, lorgnant l’antique village sur la colline, et puis m’éloignant à nouveau jusqu’à l’orée du bois, aux maisons rares, aux peurs tapies. Plusieurs fois la semaine, j’affrontais la peur qui fait grandir. L’enjeu en valait la chandelle, au sens propre, car j’apportai toujours mon lot de bougies, neuves ou pas, tirées de ci de là, pour éclairer le bouge immonde où se terrait le vieux. Il n’avait ni eau ni gaz, ni rien qui s’allume en poussant le bouton.

Oh comme il m’attirait, le clodo magnifique ! Zébré d’éclairs, la tête aux confins des orages et les pieds bien sur terre, d’autant que ses semelles avaient connu des jours meilleurs, il avait fière allure et sentait la charogne. Je l’aimais, mon Jo, peut-on dire, comme on aime un jardin secret, un enclos familier, un souvenir d’éternel présent.

Revoir Patate en son castel zonard. La classe de sa race ! Drapé dans son rideau râpé, il déclinait ses titres de gloire comme un égrène un chapelet de jurons. Sous le projecteur frileux d’un bec de gaz, l’oiseau roc prend son envol et je m’agrippd à ses serres. Bientôt la zone et toute la ville s’estompent dans la brume du temps. Patate le conteur déroule sa magie.

Et je sais de science certaine que la mémoire de tous ces instants passés près de lui va me hanter jusqu’à mon dernier jour. Alors je me gave de lui, je me repais, j’esgourde, je mate, je gobe tout et plus encore, beau terreau sur lequel vont fleurir les contes.Les miens, ou les siens ?

Sacrés contes que les contes à Jojo, sacrés vraiment !! Il a un don pour ça, un putain de don, c’est sûr. Si Babylone m’était conté, j’aimerais que ce soit par sa bouche édentée. Il distille d’iridescentes vapeurs ouatées au sein desquelles apparaissent les images animées des récits qu’il me fait. Matou matois, je mate et tâte. Jaloux, je grave tout dans mon disque dur, bien dur, pour que la mémoire dure. Mémoire d’Ur.

Très précieux Patate le Vieux ! Il doit être mort depuis longtemps. Et moi-même, amis, j’ai fait mon temps… Tous mes temps.

Car au tournant de l’adolescence, les filles ont pris une place exorbitante dans mon imaginaire quotidien, reléguant le Vieux Patate au cabinet des curiosités enfantines. Jeune coq boutonneux, je me suis mis à penser avec ma bite. Et comme on dit la vie m’a pris dans ses bras, ensemble on a valsé, jerké, rocké, lambadé, gambadé tant et plus, jusqu’à me réveiller quasi noyé sur cette plage matinale, le corps enfoui dans les déchets blanchis de la laisse de mer.

À demi mort, coquin de sort, tout nu dehors, c’est gore. Perdu corps et biens en terre étrangère. Pas le plus petit souvenir d’hier. J’ai beau me creuser, remémorer, je n’y vois que toi, ex-ami, faux-frère, toi qui m’a lâché dans cette galère, seul en mer, sort amer, vieux salaud, je te hais, mais tu es moi, tuez-moi ? Donc je me hais ? Donc je me tais et tous les deux nous merdons plus encore. Nom d’un corps ! C’est le mien ! Raccord !

C’est Patate qui me prend la tête. Je suis spiralé de bout en bout. Le temps s’arrête, il tourne à gauche, lévogyre comme un ouf, c’est mon corps qu’il malmène, j’étouffe en spirale, j’hallucine, mon jus va sortir par tous les pores, j’exprime, je diffuse, aaaaah ! Ce n’est rien, la crise est passée. J’ai eu une poussée de fièvre express à 40°. Ça me saoule. Ouf.

Heureusement me voici un peu mieux réincarné, pas tout à fait, mais ça chemine. Mon vieux corps est un tapis poussiéreux qu’on aurait battu et rebattu jusqu’à ce que tous ses poils tombent avec la poussière. Et ça me donne soif, mais une de ces soifs ! Pour la tromper, j’évoque une poire, ça me fait penser à moi, je revois des brides de vie qui s’organisent, cinéma dans ma tête, et c’est moi le héros.

Excusez : anti-héros plutôt, ce que je vois est affligeant. Les anti-héros ne sont pas brillants, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Où suis-je ? Encore une fois, je ne sais pas. J’hésite. Toutes ces années ont filé comme sable entre mes doigts. Et nous voilà ce soir.

Donc je suis là sur mon rocher cul posé béat. Profitez de moi. C’est gratis pro deo. Certifié par les pros des hauts. Allez-y, ne vous gênez pas. Venez tant que je suis là. J’ai traversé les temps mythiques, l’ère des géants. Fabuleuses chevauchées sur un dragon volant. J’ai connu les dieux et les dieux qui régnaient sur les dieux. J’ai connu des guerres qui ont bien failli déchirer en deux cette planète pas nette. Profitez, mes amis, servez-vous !

Ecoutez mon conseil. Vous tenez un des témoins de la traversée des grandes eaux. Ne le laissez pas filer. C’était loin au fond du passé. J’ai connu les séraphins de trompettes armés, des éclats charmés ; les surpuissants chérubins cracheurs de fumées ; j’ai fréquenté des humains plus grands qu’un vieux pin ; j’ai connu des lutins, j’ai lutiné des naines à Bruxelles sur Senne ; fée du soir, plumard ; fée du matin, patin. Et le midi, une tarte tatin.

Désespéré j’appelle sur ma cibi dernier cri. Ici l’aube, ici l’aurore, ici l’horizon. Ici l’orée d’un amor sans frein ni saison. Allo ? Allo? Merde ! On a coupé !

Ah oui ! Pourquoi Patate ? Il avait toujours la patate. Et foutait toujours la déconne. Il m’appelait Fiston la Frite à cause de mon plat préféré. C’est de la patate aussi. Prédestinés. On était tous les deux destinés. Il fallait qu’on se rencontre, il fallait qu’il me raconte, il fallait que l’US Army invente le web et vingt ans après le file à tout le monde. À la ronde.

Naturellement, j’en profite, je m’édite, je médite.

Sans médire, sans me dire, chacun se servira, de plein droit, tout au choix. Libre à toi. Moi je m’y perds dans tout ça. J’ai conté, raconté, décompté, recompté. Jamais ça tombe juste. Toujours juste à côté. J’ai narré à ma façon facile les leçons du vieux déglingué. Défi, la mine d’infos qu’il m’a léguées ! Définitives difficultés ! Défibrillateur de brillances fébriles !  Et ça défile en file indienne ! Des années durant, j’ai filé l’haleine, j’ai filé les jours, gardé ma peine et mon amour. Vieux. J’ai fait de mon mieux. Je crois. Ou bien pas ? Qui dira ? Celui qui lit la tête et pas le corps. La tête lui montre le chemin, pour une fois.

Le chapitre 2
paraîtra sans doute
si le cœur mendie

 

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.
Victor Hugo