Un monde à vivre

Au centre du monde, il y a un grand cristal qui vibre dans le vide. Il est creux, il brille. Ce cristal est une porte qui mène à d’autres cristaux au centre d’autres mondes. Pour embarquer dans le cristal il faut avoir le cœur pur. Le cristal se pilote avec les ondes du ventre. Amyann est entré dans le cristal. J’ai peur qu’il soit déjà parti je ne sais où.

Mais ça, je ne le sais pas encore. Parce que Yeux-Verts et moi, Aorn fils de Thyann, nous sommes en fuite sous terre dans le Nain-bus n°2 avec les Grands Brillants lancés à nos trousses. Et moi je voudrais retrouver Amyann. Yeux-Verts m’a dit qu’on s’en occupe, mais je ne sais pas si je dois le croire.

Après l’océan, un autre souterrain. Plus grand, plus large, et plus rapide. Après les Brillants, d’autres géants. Dorés ceux-là. Ils ne nous ont pas vus, ou bien ils s’en moquaient. Ensuite le Nain-bus a dû s’arrêter car le souterrain s’arrêtait aussi. Je veux dire, la roche ou je ne sais quoi est devenue infranchissable pour notre perforateur tunnelier. Coup dur. Sale temps pour les hommes taupes. Comment fait-on dans ces cas-là ?

– Bof, ça arrive… Et si tu pouvais arrêter de m’appeler Yeux-Verts, ça m’arrangerait.
– Je vous appelle comment ?
– Hat Art. Je m’appelle Hat Art.
– Très bien monsieur Atarte.
– Non, pas Atarte ! Hat Art. Ça veut dire l’art du chapeau dans une langue future.

Il donne des violents coups de pied dans les pneus du Nain-bus. J’ai l’impression qu’il lui en veut. Ce n’est pas une raison pour le battre. Je détourne les yeux de cette scène barbare.
– L’art du chapeau ? Mais vous n’en portez pas !
– Et alors ? C’est juste mon putain de nom, bonhomme.

– Moi je ne suis pas bonhomme, mais Aorn fils de Thyann. Ou bien Aorn tout court. Comment on continue le voyage ? Et Amyann ? Où est-il ?
– Elle est en route pour le cristal centre. Il faut que j’arrive à crever ce foutu pneu. Le temps presse.

Sous la violence des coups, le pneu rend l’âme dans un bruit de pet prolongé. Au fur et à mesure, les parois se désagrègent. La roche semble fondre. Bientôt une forte lumière me force à baisser la tête. Sacré Du Chapeau ! Il savait ce qu’il faisait.

– Le centre terre, bonhomme !! Regarde ! Mais regarde donc !!

Le spectacle est à couper le souffle. Je m’attendais à tout sauf à ça. Un monde rond. Nous venons de déboucher à l’intérieur d’un monde rond comme un œuf. Par dieux, voilà qui change de la terre plate à laquelle je suis habitué. En face de nous, il n’y a pas l’infini du ciel bleu, mais une vallée courbée couverte de forêts. Aussi loin que porte le regard on n’aperçoit pas le ciel, juste les terres et les eaux. 

Au centre, un doux soleil diffuse une belle clarté qui ruisselle sur les bords du monde, sur les arbres, sur les montagnes, sur les grands oiseaux multicolores et sur les gigantesques lézards qui s’abreuvent au bord de l’océan rond. Le soleil central est un grand cristal. Amyann est caché dedans.

J’ai aperçu tout ça d’un seul regard. Ça m’a choqué. Je n’ai pu retenir un cri de surprise. Ou de peur ? Un des plus grands lézards lève la tête. Il accourt en montrant des dents plus grandes que moi. Son regard jaune, terrible, exprime une telle fureur qu’il me cloue sur place. Je ferme les yeux. Pourvu que l’art du chapeau me tire encore de ce très mauvais cas ! Une odeur infecte me saisit. Le lézard ouvre sur moi sa gueule énorme. Quelle pestilence ! Je meurs asphyxié.

Au moment de mourir, une vision s’impose à moi. L’énorme lézard secoue ses ailes plumeuses, il fait coooot cot cot, et rapetisse à toute vitesse. Le voilà poule. Une stupide cocotte qui picore des graines et des cailloux. J’éclate de rire. Ce rire me ressuscite. Mon rêve n’en est pas un. Fini le reptile géant, bonjour la poupoule !

Et je ris de plus belle. Impossible de me calmer. Mon rire déferle sur la plage où boivent les grands reptiles. Les uns après les autres, touchés à mort par les éclats de rire, ils se transforment en canards laquais, en dindons de la farce, en autruchons gris, en pigeons quedalle, en colombins dans la combine. Je n’ai qu’à faire pschhhhhht ! pour qu’ils fichent le camp.

L’arduche à peau n’a plus les yeux verts. Il porte des lunettes d’opale opaque.  C’est lui et ce n’est pas lui. Il m’arrive à la taille. Non, au genou. Non, à la cheville ! Lard du chat pot disparaît dans un trou de ver. Mais vers quoi ? L’histoire ne le dit pas. Tout ça m’indiffère profondément. J’agite les bras et je m’envole droit vers le cristal centre. Vers mon cher Amyann qui me manque tant.

Vous le saviez qu’on peut voler ? Suffit de battre des bras, et ça fait comme des ailes. Voyez ! Je vole vers Amyann, mon ami que j’aime, je vole à tire d’ailes vers le cristal soleil.

Et quand j’y arrive, il est déjà parti. Un petit cristallin me tire par la manche et me tend un message. Ça dit qu’une fille m’attend sous un reflet. Je vois le reflet qui dort sur un fauteuil. Quand le fauteuil pivotant se retourne, la fille est dedans. Jolie. Elle est nue. Aussi nue que moi chez les Grands Brillants. Mais ?! Je la reconnais. C’est Amyann ! C’est mon ami.

– Tu veux dire Amyanne.  Non je ne suis pas nue. Vois-tu cette peau tissée que j’ai passée ? C’est une édredonne surfilée. Vois comme sa trame est belle ! 
– C’est toi qui est belle.
Elle rit de son bon rire que j’aime tant. C’est bien mon Amyanne. Son orthographe a changé. Et pas que. Quelques trucs sont assez différents. Ses jambes. Ses hanches. Sa taille. Deux tout jolis petits seins bourgeonnent sous l’édredonne. 

Elle rit encore :
– Sûr que je n’en ai pas trois !
– Trois quoi ?
– Trois seins.
– Amyanne ?
– Oui.
– Amyanne…
– Dis-le.

– Je t’aime.

 

FIN

 

Le fou se croit sage,le sage se sait fou.
William Shakespeare