Le pari de Pascal

 

Tout comme Jean-Jacques Rousseau, Blaise Pascal ne figure pas au panthéon de la philosophie. Pascal n’est pas un vrai philosophe, mais plutôt un mathématicien qui joue au penseur. Son pari sur l’existence de Dieu paraît aujourd’hui bien puéril…

« Le pari de Pascal est un argument philosophique mis au point par Blaise Pascal, philosophe, mathématicien et physicien français du 17e siècle. L’argument tente de prouver qu’une personne rationnelle a tout intérêt à croire en Dieu, que Dieu existe ou non. En effet, si Dieu n’existe pas, le croyant et le non croyant ne perdent rien ou presque. Par contre, si Dieu existe, le croyant gagne le paradis tandis que le non croyant est enfermé en enfer pour l’éternité. » (source)

Comment peut-on écrire une telle ânerie ? On aurait « tout intérêt à croire » une chose qui pourrait être fausse ? Tout cela pour un illusoire confort post-mortem ? Ne vous en déplaise, Messire Blaise, la croyance ne se commande pas, ne se raisonne pas, ne se met pas en équation. Le chercheur de vérité peut s’estimer heureux déjà s’il parvient à balancer la croyance par la non-croyance. C’est la voie du croire sans y croire, sur laquelle j’insiste souvent. Cette clé ouvre bien des portes, tout en offrant une alternative à l’ego, à la dictature du moi dominant.

Mais ce texte n’est pas de Pascal lui-même, il est signé Wikipédia, l’encyclopédie du prêt à penser. Voyons les mots exacts de Pascal : « Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre –que Dieu est, ou qu’il n’est pas– puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. »  (source)Blaise Pascal, Pensées, éd. Brunschwick, sect.III, n°333

 En fait de philosophie, Pascal nous conte des amusettes indignes de tout chercheur sincère. Un pari ! Comme si l’existence de Dieu se jouait dans un tripot ! On rêve tout debout… D’abord, voyez ceci : « puisqu’il faut nécessairement choisir » dit l’auteur des Pensées. C’est là qu’est le piège. Là qu’il dérape. Là précisément qu’il quitte le domaine de la pensée pour entrer de plain-pied dans celui de l’arnaque. Non, Maître Blaise, il ne faut pas choisir. Le philosophe prend garde à refuser les dilemmes. Un dilemme est un choix obligé entre deux hypothèses, ici : Dieu existe, Dieu n’existe pas. Là je crois entendre mon bon maître Jean Millet, philosophe bergsonien, me seriner sa sérénade : Jamais au grand jamais tu ne te laisseras enfermer dans la tenaille du dilemme ! 

Le penseur digne de ce nom, le chercheur honnête s’empresse de fuir ce couperet. Quelque soit le choix, on ne comprend pas. Parce que les prémisses ne sont pas claires. Il faut que les prémisses soient floues pour qu’un dilemme apparaisse. Éclaircis les prémisses, le dilemme disparaît. La tenaille se desserre, tu es libre à nouveau. Un chercheur de lumière ne se conçoit que libre. Dis moi, dans le cas présent, que sont les prémisses ? Dieu. Voilà qui n’est pas clair. On a tous une idée de Dieu, sans doute ses idées sont-elles différentes, en fonction de notre origine, de notre culture et de notre foi. Dieu ? Qui peut en donner la définition ?

Dieu ne se définit pas, Dieu ne se met pas en phrases. Si Dieu est absolu, comme nous l’enseignent les religions du Livre que sont le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, alors l’absolu ne se laisse pas appréhender par le penseur humain, résolument relatif. Comiquement contingent. La fourmi humaine n’a rien d’absolu… hormis son esprit et son âme immortels. Alors, dis-moi, l’homme est-il divin ? Oui, je le crois. Il y a du Dieu en l’homme. Une graine divine qu’il nous incombe de faire germer en nos cœurs.  Dieu est un concept grâce auquel on mesure notre chagrin, chantait John Lennon. Jeunes les nonnes. Dieu est une idée, une abstraction, un principe directeur, un théorème, une commodité de langage…

Mais ce n’est pas de ce Dieu-là, pur concept philosophique, dont nous parle Pascal avec son pari puéril. Le Dieu de Pascal est un Dieu catholique. Un peu déviant toutefois, car Pascal était Janséniste. Aux yeux de la Très Sainte Et Très Vénérable Eglise Catholique Romaine, le Jansénisme est un schisme. Pascal n’était pas dans la ligne. Les évêques honnissent Pascal. Ils ne se marient pas, ne varient pas, et avant tout ne parient pas. Les évêques sont tristes. Les papistes sont tristes. Tant pis pour eux.

Passons sur la déviance pascalienne, ce n’est pas mon sujet. Je vous parle de l’idée de Dieu que se faisait Pascal : un être physique, un pur esprit, le créateur de tout ce qui est, le destructeur de tout ce qui n’est plus, un esprit transcendant, un fils aimant, un père tout-puissant, le tout formant un seul être suprême infiniment bon, un consolateur, un punisseur aussi – « le non croyant est enfermé en enfer pour l’éternité ». Sombre dimanche. L’éternité c’est long. Surtout vers la fin. Mes chéris, en vérité je vous le dis, un tel Dieu a très peu de chances d’exister. 

 

 

J’ai introduit la notion de « dieux d’avant », pour mettre en évidence l’énorme différence entre ces dieux-là, qui eux ont bel et bien vécu sur cette planète, et l’idée moderne que les religions du Livre se font de Dieu. Pour les croyants de ces religions-là, Dieu est avant tout le garant de la vie éternelle. Et ça, c’est l’essentiel. Vivre après la mort, ou disparaître dans la fosse commune du temps ? ’ »L’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer ou non. » (source)Blaise Pascal, Pensées

Là on touche au cœur du problème, qui n’est pas l’inexistence ou l’existence de Dieu, quel qu’il soit, mais celui du sens de notre passage sur terre, comme l’expliquai Francis Kaplan : « Nous avons à nous préoccuper du problème de l’existence de Dieu parce que nous sommes mortels, que nous ne pouvons pas échapper au problème du sens de notre vie » (source)

Y fait écho cette analyse qui a le mérite de formuler en philosophe ce que Pascal exprime en mathématicien : « Nous ne naissons pas pour quelque chose, nous allons mourir pour rien… c’est une espèce de scandale de la raison qui fait qu’on ne peut pas accepter cette vérité-là. Donc on peut lire le pari de Pascal non pas comme un texte uniquement de prosélytisme religieux, mais comme une invitation pressante qui nous est faite, à nous lecteur, de trouver un sens à notre existence, parce qu’il est absurde de ne pas postuler un sens à notre existence. »  (source)Adèle Van Reeth

Scandale de la raison ? Hum ! Et si la raison n’était pas le bon moyen de résoudre cette question ? La foi n’est pas la raison. La croyance non plus. L’espoir encore moins. L’amour n’a rien à voir avec elle. La raison, mes amies, la raison ! Pour ce qu’elle sert au chercheur de vérité, on ferait mieux de la laisser de côté en l’occurrence. « Lao-Tseu l’a dit, il faut trouver la voie. Aussi je vais vous couper la tête, » répète Didi le fou dans Le lotus bleu. Ce pauvre Didi a perdu la raison, mais il se souvient des paroles de Lao-Tseu. Utiliser l’intelligence du corps, et non celle de la tête. Le mental est menteur. Suivre la loi du cœur. Se servir de l’amour, de la force d’âme, rester résolument dans le chemin qui a du cœur, vivre chaque instant comme si c’était le dernier.

 

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Un mot pour finir. Pascal se prénomme Blaise. Ce mot, qui s’écrit Bleiz ou Blays, parle tout de suite au bretonnant. Dans la langue de Jakez Hélias, bleiz c’est le loup, qui se dit leu en vieux français. Blaise Pascal, mes amies, c’est le loup qui fête ses Pâques. En mangeant le lièvre du même nom, je suppose.

Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n’est pas simple, son présent n’est qu’indicatif, et son futur est toujours conditionnel. 
Jean Cocteau