L’envers du décor

Certains d’entre nous ont la chance d’entrevoir l’envers du décor. J’ai bien dit la chance, pas le mérite. D’ailleurs est-ce une chance ? Dès que tu y arrives, le cauchemar commence. Tu te retrouves à poil. Te voilà traqué, épié, zyeuté, maté, évalué, filmé par des tas de gens, flics ou voyous, pros ou fans, vicieux appointés ou tarés en goguette.

Autant d’adversaires indignes, mais pesants. Chiants comme des moustiques. Collants comme des tiques. Et tenaces pareil. Guerrier, tu dois t’y faire. Les belles rencontres te consolent. Les autres, inévitables, te désolent. Réjouis-toi au contraire. Guerrier du possible, chercheur de l’impossible, remercie, mon ami. Remercie le Vivant pour tout ces petits tyrans qui titillent ton ego. Sous leurs dards, ta vanité décarre. Sous leurs piques, l’humilité rapplique. Bénis-les, mon ami. Bénis les petits chefs et les chieurs de tout ordre. Ils sont l’or du guerrier. Ils vont te décaper de la cave au grenier.

Vipères

La vipère qui te pique est sincère. Son verdict de mort n’a rien de personnel. Il se trouve que tes bourreaux sont beaux. Ils ont des enfants, une famille, des filles. Ils ont peur pour eux. Ils se ferment. Leur prière ? Que le monde reste monde, que la terre reste terre, que rien ne change, que tout se maintienne, que les tyrans règnent, que les martyrs saignent, que le temps retienne les moments heureux, que le ciel vire au bleu, que la lune efface le chagrin tenace, la blessure ouverte et la gorge offerte. Que viva la muerte. L’œil est mort pendu, c’était un vendu.

Que tout ça soit faux, peu leur chaut. Que la vie les trappe, ils s’en tapent. Que le temps soit chiche, ils s’en fichent. Que tout soit du toc, ils s’en moquent. Le songe et le doute, ils s’en foutent. La fête et l’éclate, ils s’en battent. Le diable et son branle, ils s’en branlent. Ils s’emmêlent. Ils t’emmènent. Ils t’emmerdent. Ils s’en vont tristement, l’œil lourd, le cheveu terne, vers ne sais quel néant. Mais pourquoi s’en vont-ils ? Demain déjà, ils reviendront te harceler, crier des jurons autour de ton front.

Tu ne peux les tuer, tu ne peux les muer, tu ne peux même pas les huer. Tu dois les supporter, et ce n’est pas assez. Tu dois t’y résigner, ils viennent t’enseigner. Plus tu les refuses, plus ils t’usent. Plus ils rusent. Plus ils abusent. Ce ne sont pas des buses, ça t’amuse. Tu renverses la vapeur. Tu n’as plus peur. Te voici presque vainqueur. Mais ils reviennent en force, ça se corse, tu oublies ta patience. Tu craques.

Cette traque incessante est une piquante nuisance. Impossible de t’y soustraire. Aucune constitution, aucune institution, aucun décret n’a jamais protégé tes secrets intimes. Nul n’a institué le respect de ta vie privée. Tout ce qui était caché sera révélé. Deviens transparent. Ne sois pas disponible. Cesse d’être à ce monde, car il n’est pas à toi.

Tout ce qui était caché est déjà révélé. Le roi boit. Ton tour viendra. Sors du bois. Le roi boite. Claude aussi. Elle suit l’enseignement qui dit : « Comporte-toi quand tu es seule comme si tu étais au milieu des gens, et au milieu des gens comme si tu étais seule. » Voilà un combat digne d’une guerrière de lumière. Voilà le seul adversaire digne d’être combattu : toi-même.

Stupeur de l’éveillé

Les lanceurs d’alerte ne sont pas les bienvenus. Quoi qu’ils en disent, les différents gouvernements veulent conserver le secret sur une foule de choses : informations extraterrestres, risques planétaires majeurs, alertes scientifiques prioritaires, menaces imminentes sur la santé humaine et animale, pollution réelle et sa prospective à court terme, étendue de la désertification observée depuis quarante ans, idem pour la fonte des glaciers, le dégel des tourbières et l’accélération des émissions de méthane, l’intensité et la fréquence exponentielles des éruptions solaires, la disparition accélérée de centaines d’espèces animales – dont le morpion, ce qui est une bonne chose – par destruction de son biotope, les poils pubiens. Tout fout le camp.

Les tabous sont partout, en fait. Sur bien des dossiers, le citoyen moyen n’a pas à en connaître. Circulez, il n’y a rien à voir. Alors tu te réveilles. Tu ne reconnais rien. La surprise est totale. Ton regard croise le mien. La stupeur t’écarquille les yeux. Tu me dis d’une voix qui tremble un peu :
– Je ne comprends pas ce qui m’arrive.

Je ne peux masquer un sourire.
– On en est tous là. Ça s’appelle vivre. Bienvenue au monde.

Le monument

L’envers du décor, c’est se retrouver seul parmi la multitude. C’est entendre les cris, voir les mourants qui prient et les vivants qui rient. Dans l’œil de merlan frit j’ai lu « pas vu, pas pris. » Riez, jetez du riz sur sa robe grillée. La mort n’a pas de prix. La mer est peinte en gris. Le séant me sourit. L’océan gris souris.

L’envers du décor, c’est la porte qui s’ouvre à deux battants sur le néant. Le néant n’est pas vide. Il est utérus. Il m’attriste, matrice, ma triche. Il engendre. De lui viendront les multitudes futures. En lui repose notre destin. Il n’est rien, et de ce rien vient le tout. C’est vous. C’est nous…

Quand on traverse le décor, on voit ce qu’on a transgressé. Défense de passer. No trespassing. Zone interdite. On est sorti des clous. Will be prosecuted. On sera poursuivi, quasi persécuté. La mort est jaune et sent la vanille, dit le mari de la coiffeuse. La fleur de l’yeuse. Enfant lieuse. Fille joyeuse. Fine diseuse. Oiselle oiseuse. Et pas voyeuse. Et pas vaseuse…

Quand on a passé le décor, dans le vide intersidéral il suffit de tendre la main pour toucher les étoiles, se piquer les doigts sur leur branches pointues, tu t’es tu, les étoiles te tuent. Les mots scions, les motifs, pardon. S’il te plaît. Le mot nu ment, vêts-le donc aux couleurs de ton cœur. Sans vainqueur ni vertu. Sans rancœur, l’amer tue. M’entends-tu ? Rire. Il faut rire de nous. Rire de tout. De sourire en fou-rire, titube, ivre de rire.

Blagounette

Les fusils de tes camarades sont braqués sur toi. Tu n’as pas voulu qu’on te bande les yeux. Les bottes bien cirées, l’uniforme bien repassé, la fine moustache bien cirée, le capitaine a levé son épée. Tu vois ta mort en face.
– En joue !
Ta mort est si près de toi que tu peux compter les points noirs sur sa face blême.
– Feu !!

C’est toi qui est feu, mon fieu. Adieu. Si jamais tu vois Dieu par là, fais-lui les gros yeux pour moi. Il comprendra. Lui qui comprend tout.

Galipette

L’autre côté, c’est ça. C’est rire. Profite.

Prends cent hommes, tu y trouveras un homme de foi. Prends cent hommes de foi, tu y trouveras un homme de connaissance.
Jallal adDin Rumi