Les yeux d’Elsa

 

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa(source)Les yeux d’Elsa (1942) de Louis Aragon

J’ai le blues ce soir. Aragon dans la tête et dans le cœur. Il vaut mieux l’avoir là qu’ailleurs. Louis Aragonpoète, romancier et journaliste français, né probablement le 3 octobre 1897 à Paris et mort le 24 décembre 1982 dans cette même ville. a exercé une profonde influence sur l’ado que je fus. Et que je suis encore, semble-t-il, malgré mes 72 printemps. Mais je ne suis pas le seul enfant du 20e siècle à avoir reçu droit au cœur la grâce, l’élégance, la violence et l’extraordinaire permanence de ses vers. Comme on parle de la longueur en bouche d’un vin rare, les vers d’Aragon s’insinuent dans mes fibres et résonnent en moi longtemps après que la lecture en est finie. Pour toujours en fait. Jamais ils ne s’arrêtent. Il y a aussi dans ce poète un élan, l’engagement communiste — rêve forcément déçu, quand le faux Tsar à la tache de vin signa l’arrêt de mort de l’empire soviétique.

 

Retour en URSS (écouter)

Les communistes assez fous pour survivre jadis à l’écroulement du Stalinisme n’ont pas pu continuer à faire semblant cette fois-ci. Avec l’URSS, Gorbatchev a tué le communisme soviétique, un beau rêve planétaire d’une alternative au capitalisme dévorant. Ce rêve a vécu. Des cocos aussi sensibles que Louis Aragon, j’en ai connu plus d’un. Ils m’ont fait peine à voir. Gorby leur avait volé leur présent, leur avenir, mais aussi leur passé, tous ces dimanches à vendre l’Huma sur la place publique, provoquer des débats,  agiter les usines à travers leurs syndicats godillots.

Attention ! Je n’ai aucune nostalgie, nul regret de la guerre froide et des années de plomb, ça non. Juste m’afflige cette désolation, cette toundra désertique et gelée, ce gâchis que nul n’a su réparer… Il était une fois les fourmis du PCF. Qu’elles reposent en paix, et nous avec. Quant à Gorby, casser les masses populaires, ça ne lui a pas réussi des masses. En trente-cinq ans, il a pris cher. Moi pareil, sans avoir liquidé l’URSS. Aujourd’hui, il regrette. Moi pas. Il aurait voulu que ça se passe autrement. On veut tous la même chose quand on foire un truc important. Les regrets aggravent l’échec. Ils font vieillir et grossir, voilà tout ce qu’on peut dire. (écouter Les regrets)

L’URSS est mort, l’ours russe grogne encore. Autres temps, autres morts. Grinçante harmonie, impossible accord. Ils font ami-ami, ils sont à mort à mort. Le passé te regarde et tu le croyais mort. Il faudrait retarder l’horloge sidérale et sortir la vodka, camarade. Il n’y a qu’à Camaret sa mairie qu’a cité Gagarine excité dans son spoutnik mité qui a mis la pâtée aux US dépités largement dépassés écrasés laminés Kennedy éructait à tout prix il voulait faire à nouveau la une retrouver la fortune et marcher sur la Lune.

 

 

Aragon blues

Je voudrais seulement vous transmettre un peu de la gratitude que je lui porte. Il m’a aidé à vivre aux soirs de lassitude. Il m’a bercé au rythme de ses mises en musique, par Jean Ferrat, par Ferré, par Ogeret, par Brassens, et les autres que j’oublie. Je n’aurais pas la cuistrerie de la ramener, mais j’ai mis un poème d’Aragon en musique. Oui, je l’avoue, j’ai aussi composé quelques dizaines de chansons, un opéra rock et des douzaines de trados : Dylan, Cohen, Leadbelly, Guthrie, les Beatles, Joplin, Donovan, et ceux que j’omets. C’était hier, il y a quoi ? Soixante ans ? Prescription ! Je demande la relaxe.

Pour ma défense, je n’ai jamais eu la prétention de publier mes dessins ni mes chansons. Hobbys que tout ceci. Seul écrire me sied, assez digne du public. Je sais ce que je vaux, je connais mes faiblesses. Conteur de cheminée, parleur intime, discuteur privé, charmeur charmé, attentif, inspiré, je privilégie le face à face. On ne transmet bien qu’à un seul à la fois. Sinon c’est baratin. Je m’y connais, baratiner est mon premier métier. Je sais faire. Et me faire oublier.

Pas d’arrière-pensée, pas de pensée d’ailleurs, ni devant ni derrière. Je suis franc du collier. J’écris comme je parle, toujours des chansons dans la tête, des épithètes qui m’entêtent. Mes textes me dit-on ressemblent à leurs images, présents, insistants, souvent moqueurs. Aucune de mes critiques n’est fondée sur la jalousie, l’envie, le désir de surpasser qui que soit, sinon moi.

Et j’en dirais et j’en dirais
Tant fut cette vie aventure
Où l’homme a pris grandeur nature
Sa voie par dessus les forêts
Les monts les mers et les secrets
Et j’en dirais et j’en dirais (source)

Je dois beaucoup à Louis Aragon. Il m’a mené gentiment vers d’autres poètes, moins contemporains, certains même très anciens. Je suis tombé dans la marmite poétique. Ça ne m’empêche pas d’en reprendre un bol chaque fois que je peux. Poétiser, composer, écrire, dessiner, peindre, sculpter, chanter, danser, mimer, tout acte créatif m’attire et me possède.

Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays (source)

Chers auteurs, chers artistes. Je les ai tous imités, les moyens et les bons, les doués et les inouïs, oh oui, comme j’ai imité les dessineux, Morris, Tillieux, Hergé, Franquin, Roba, Peyo, Giraud… Imite toujours, imite sans cesse. L’imitation est le secret du progrès, quel que soit le domaine. Il s’agit d’imiter seulement les qualités de chaque auteur. Et surtout d’en imiter plusieurs. Ne pas se focaliser sur un seul maître. Plus nombreux sont ceux qu’on imite, et plus le propre style, le coup de patte, la musique intérieure peuvent trouver à s’exprimer. Un bon maître ne clone pas ses apprentis, il les aident à devenir ce qu’ils sont de toute éternité. Foin des copies de lui-même, il assiste l’éclosion de nouveaux éveillés, tous différents, stupéfiants, émouvants.

Ne prends pas de notes. Ouvre-toi, ça suffira. Ce ne sont pas des recettes, ni des tuyaux, ni des tutos. Juste des mots. Les mots d’un vieux qui radote un peu. Un jour tu en suceras toute la sève. Demain. Plus tard. Question de timing. Chaque chose vient en son temps, la compréhension qu’on attend longtemps restera toujours.

Tout ceci pour te dire de cesser ce petit manège qui t’empêche d’avancer, de réussir, ou même d’agir, ce manège à la con qui t’interdit de vivre. Mais oui, je baise mes pots. Pèse mes mots. Avant de pouvoir aider les autres, tu as grand besoin de ton aide, toi d’abord. Avant de prétendre aimer quiconque, aime-toi toi-même. Et tu aimeras les hommes et les dieux. Ce sont les mêmes.

Tout ceci pour te dire que ta vie vient de ce que tu en fais, de rien d’autre. Il n’y en a qu’une, comme la lune. Qu’elle soit multiple ou pas ne dépend que de toi, de tes attentes, de tes chimères, et des raisons qui t’amènent sur terre. Cesse s’il te plaît de te martyriser, je ne crois pas que le masochisme fasse partie des chemins d’éveil. Je ne connais pas un seul éveillé qui manifeste cette triste tendance. Par contre, avant l’éveil, nous sommes tous le bourreau de nous-mêmes. Cruel bourreau, le plus grand des petits tyrans, le plus vicelard, l’omniprésent.

Attends Elsa

Attends-moi quoi ! Que le temps se prolonge, que le désir s’allonge, que la table à rallonge se transforme en piano, que tu joues sur le dos Venise et ses canaux, le lac et ses canots, la bille et son calot, la moule et ses cadeaux, la nouille au sécateur et le choix dans la date. Attends, attends, j’en ai bientôt fini. Il était blond je crois. D’un blond d’ébène, blond comme nuit sans lune, blond comme une brune. T’en souvient-il Elsa ? Il t’appelait Zaza et tu détestais ça. Il était natif de Béthune, quarante ans d’infortune. Un gars plutôt pesant de nature importune. Pendant des mois, dix ans, il vécut sur ma thune.

Attends. Rien qu’un instant.

Mais la belle est partie et mon ivresse aussi. Ses yeux vont dans la nuit, mon oreiller s’ennuie.

 

 

Attends

Les yeux d’Elsa, c’est une musique, une entêtante ensorcelante emmerdante ritournelle qui te tourne et ritourne la tête, le foie, le gésier, la caillette, les gibbosités intersidérales et toutes sortes de boyaux improbables dont le boyau culier si cher à François Rabelais. Ben mon cochon ! Fichue tête de colon ! Humour troufion. Poil au fion.

Parlons de tout, de rien. La parole est le lien qui nous tient qui me vient de ce passé lointain, cet étrange incertain temps à jamais éteint qu’on n’a jamais atteint, ni Spirou, ni Tintin, ni Bill, ni Rintintin, ni Marie la catin ni Kiki le lutin ni ce soir ni demain ni la nuit ni matin retiens ton baratin te taire est ton destin silence est mon festin.

 Pleurs de joie. Enfin tu fermes ta gueule.

 

À lire deux fois. Trois pourquoi pas ? La quatrième t’éveillera.
Lao Surlam