Quatorze février

14 février. Haïssable Saint-Valentin. Fausse fête importée des States pour le seul profit commercial. Lamentable faux-semblant, piège à gogos, punition pour les solitaires, double peine pour les célibataires… Mais j’ai eu toute ma vie, en ce jour maudit, une autre occasion de me réjouir…

Je déteste pour la même raison Noël et la Saint-Valentin. Ce sont les pires moments de l’année pour les exclus, les sans famille, les sans amour. Ils grelottent encore plus, même au coin du feu. À Noël, mes enfants restaient à Paris avec leur mère. Et la fête des amoureux, stupide et cruelle, venait chaque année me rappeler que j’étais seul au monde.

Dans la vie on est peau d’balle
Quand notre cœur est au clou
Sans amour on n’est rien du tout
On n’est rien du tout… (écouter)

Non que j’ai manqué d’amour, j’en ai reçu autant que j’en ai donné. Mais j’ai vécu seul la majeure partie de ma vie d’adulte. Expérience utile, nécessaire pour ce qui me concerne. Mais redoutable entraînement de guerrier. Il faut surmonter les états d’âme, les poussées vicieuses d’auto-apitoiement, les bouffées de flip qui flanquent du flou au cœur.

Noël est resté ma pire épreuve. Parce que comme je vous l’ai dit, j’avais d’excellentes raisons de me réjouir à la Saint-Valentin, qui était l’anniversaire de mon meilleur ami Jean-Claude Devictor, né comme moi en 1949.

À l’âge de 4 ans, on s’est retrouvé assis côte à côte sur les bancs de la maternelle. On est tout de suite devenus potes, les meilleurs potes du monde. Et ça s’est prolongé toute la vie, jusqu’à ce jour terrible où j’ai appris son décès. 

Accident de bagnole. Il s’est encastré dans le seul poteau visible, mort sur le coup. La route était toute droite, visibilité parfaite, temps sec et doux, la voiture était en miettes. « Le guerrier est responsable de tout ce qu’il lui arrive« , aimait-il dire.

Jean-Claude aurait voulu en finir avec son calvaire que ça aurait ressemblé à ça. Le guerrier choisit le moment de sa mort. Il choisit comment il va mourir. Il sait quand son chemin sur cette belle planète a pris fin. Et il s’en va par ses propres moyens. J’ai un infini respect pour cette façon d’agir. Le guerrier reste son propre maître jusqu’à l’ultime instant de son existence.

C’est beau à vivre. Et c’est triste à mourir. Je ne veux célébrer sa mort en aucun cas, mais sa naissance, oh que oui, je ne suis pas prêt de l’oublier.

Devic est parti. Flornoy était parti avant lui. Je reste seul — la solitude dit-on me va comme un gant. Il vaudrait mieux qu’elle m’aille comme une solitude.

Je marche seul le long des rues
où nous allions tous deux avant.
Comment pouvoir t’oublier ?
Il y a toujours un coin qui me rappelle,
toujours un coin qui me rappelle… (écouter)

Eddy chantait ça pour son amour perdu, moi j’y entends mon ami disparu, un ami très cher, comme il n’y en a pas deux. Je lui dois les plus belles découvertes. Il est indissociable de ma vie, de mon parcours, de mes recherches. Sans lui et l’ami Flornoy, ce site n’aurait jamais vu le jour. J’aurais gardé pour moi la somme de mes leçons.

Il m’en aura fallu du temps pour égaler Devic. Flornoy et lui, combien d’heures ne les ai-je pas écouté discuter passionnément des Etrusques, des Mayas, de Jésus, de Bouddha, ou bien de leurs aventures communes au théâtre ou à l’opéra, et de toutes les personnalités qu’ils avaient fréquentées.

J’en restais bouche bée. Il m’a fallu des années de courage pour arriver à parler de ce qui me tenait à cœur. Je me tenais nettement en arrière-plan par rapport à eux. Là ça change, grâce à ce site. J’avançais masqué, enfin je me démasque. Il m’en aura fallu du courage. Il en faut du discernement pour parler sans contraindre, conter sans orgueil, guérir sans s’attribuer.

Il nous fallut bien du talent pour être vieux sans être adultes. (écouter)

Devic, mon frère, mon compagnon du tour de soi, je parle de toi comme on parle d’un amant, d’une maîtresse. Notre affection sincère et désintéressée me manque, c’est vrai.

Comme l’amour maternel, infiniment chaste, don du cœur, l’amitié profonde est un affluent du fleuve Amour.

Vous avez des yeux pour voir et vous ne voyez pas. Que ceux qui ont des oreilles, entendent.
Jésus