L’île des Reptiles

 

 

Moi, Aorn fils de Thyan, qu’on appelle aussi Henoch le voyageur, Henoch l’apprenti, Henoch le barde, j’ai peur de crever dès le premier soir. A peine arrivé chez les Reptiliens, journée de folie, j’ai vécu des tonnes de trucs insensés. Je ne sais plus où je suis, ma tête est morte. 

Cent ans à ce rythme-là, je ne tiendrai jamais le coup. J’avais appris chez les cyclopes à me protéger par des inventions mécaniques ou cybernétiques. Je savais faire à peu près n’importe quoi avec un ressort et une pince à linge en moins de temps qu’il n’en faut pour le taper sur mon clavier.  J’avais appris avec les sorcières comment sont menées les études chez les puissants représentants des étoiles lointaines. Chacun se forme à sa guise, selon son rythme et sa fantaisie. Instruire le corps compte autant que nourrir l’esprit. Et l’éducation du cœur est toujours au rendez-vous. Je me croyais complet, bardé, prêt à tout. Je n’avais rien vu.

L’île où je venais de poser un pied bien hésitant était le royaume des Reptiles. Toute mon expérience de deux siècles, tout le savoir accumulé ne sert à rien. Ces gens-là ne sont pas comme nous. Chez eux, pas question de s’instruire à sa guise. Ils sont réputés pour leur grande intelligence et leur mémoire exponentielle. Le programme des études y est considérable, il faut développer ses 36 sens les plus affûtés, pas question de lambiner ni de rechigner, c’est mâche ou rêve. Je me suis trouvé plongé dans le passé lointain de la Terre. J’ai vécu des centaines de vies, côtoyé des milliers d’êtres, livré des millions de batailles, et tout ça en un seul jour, effroyable, interminable. Je suis rompu en pièces. Cette première journée à subir l’enseignement des reptiliens a été d’une telle densité qu’elle m’a semblé durer une vie !

– Une vie, sans doute, me dit Sanghor le reptilien. Mais une vie de cent ans. Là où tu as cru ne vivre qu’une intense journée de découvertes, tu as vécu cent années parmi nous, et tu connais tous nos secrets, les grands et les petits.
– Comment ça ? J’ai peur de ne pas comprendre, répondis-je bouleversé.
– Disons plutôt que tu as peur de comprendre. Les cent ans sont écoulés. Il est temps pour toi de quitter cette île et notre compagnie. 

C’est ce que j’ai fait. J’ai filé sans demander mon reste. Toute une longue journée de cent années, Sanghor le Reptilien m’a conté en 6D les dits du passé. Tout est gravé dans mon corps au mot près. Voici ce qu’il m’a dit des origines.
 

La mémoire de Sanghor

Il y a deux milliards d’années, une expédition extraterrestre est arrivée sur la troisième planète du système solaire, la Terre. Moi, Sanghor le Reptilien, je suis bien vieux, mais je n’étais pas né, ni mon père, ni le père de mon père. Mais Darthgan, premier ancêtre de ma lignée, commandait une patrouille de reconnaissance et d’intervention. La Terre vivait son premier âge, c’était une planète sauvage, inhabitable. Ses paysages ressemblaient à un chaos terrible. On ne distinguait pas les eaux des terres émergées. Tout était démesuré, hostile, dangereux. La brume et le brouillard couvraient le sol d’un voile uniforme qui rendait hasardeuse toute exploration des terres. Darthgan et sa patrouille ont plané sur la surface des eaux. 
 
Nous autres reptiliens sommes spécialisés dans ce type de mission, rendre les planètes habitables. Le plus souvent, nous nous contentons d’aménager l’intérieur. Car toutes les planètes sont creuses. Et toutes les planètes ont un océan intérieue non pas d’eau salée, mais d’eau douce, très pure et minéralisée. L’océan tapisse les bords du monde intérieur. Au centre, visible de partout, brille un gros cristal de quartz aurifère. Toutes les planètes, tous les satellites naturels ne sont que des enveloppes autour d’un espace intérieur vaste et confortable. Ce vide intérieur est le meilleur endroit pour y vivre à l’abri des dangers de la surface.
 
Pour nous déplacer de monde en monde, nous disposons de l’astre voyageur sur lequel tu te trouves avec moi. Tu l’appelles le Soleil, car il brille d’une lumière éblouissante. Ce n’est pas un soleil mais un paradis flottant, un monde parfait. En tout cas parfait pour les dieux, puisqu’il est fait pour eux. Tes descendants lui donneront mille autres noms : Nibiru, Hyperborée, Ciel des Intelligibles, Paradis, Eden, Venise Céleste, Sidhe, Walhalla, Tlalocan, Gwenwed, Amenta, Olympe, Île de Lumière, Au-delà…
 
Il a la taille d’une planète, il en a la forme, il comprend plusieurs continents, une chaîne de montagnes, quatre fleuves puissants, mais c’est un vaisseau spatial. Les dieux y disposent de tous les équipements qui font de la vie un rêve de chaque instant. Comme tu l’as compris, chaque continent a ses propres lois, adaptés aux peuples qui y vivent.
 
 
 
 
L’île des Reptiles où nous sommes est le lieu du souvenir, la mémoire absolue des mondes. Les reptiles sont les plus anciens, les primordiaux, les grands pères du monde. Avant que puisse fleurir la chair tendre des humains il a fallu longtemps les écailles dures des reptiliens. Nous sommes le premier peuplement de cette planète. Enfants des poissons, parents des oiseaux, nous t’avons donné l’organe d’éternité qui se loge au cœur de ton crâne et qu’on nomme le cerveau reptilien. Cet organe précieux permet de remonter le temps, de monter le temps et de démonter le temps. C’est ce que tu fais en ce moment. Fais attention, ne sors pas de la bulle-mémoire où mon esprit te maintient malgré tes soubresauts. Calme-toi. A t’agiter ainsi tu vas couper le contact. Hé !
 

Qui ? L’éternité 

Sans crier gare, je me suis retrouvé chez les sorcières. Le temps et l’espace se comportent de façon bizarre sur l’île des reptiles. On a du mal à se fixer. Retour sur l’île des sorcières, le monde des femmes. Les rares mâles sont des serviteurs ou des visiteurs. J’ai entamé une belle histoire avec une humaine de passage. On l’appelle Orane. Blonde à croquer avec des bonnes joues rouges et des petits seins en pomme. Elle est toute ronde, elle est toute blonde, je l’appelle Pomme.
 
Se bousculent autour de moi des tranches de vie avec elle. Comme on était, comme on vivait, comme on s’aimait, ce qu’on faisait. Avant moi, Pomme était une jeune vierge destinée aux agapes d’en haut. Chez les sorcières, elle s’initiait aux finesses du plaisir sensuel – pas le sien, celui des puissants. Son destin : sacrifiée sur l’autel pour le plaisir des dieux. J’ai été son premier amour. Après, elle était beaucoup moins vierge. Quand elle s’est retrouvée grosse, ça n’a pas plu aux sorcières. Orane avait connu le mâle, Pomme ne les intéressait pas. Elles nous ont virés comme des malpropres. J’ai dû ramer dix ans pour revenir sur le Soleil. Ma chérie voulait rester sur terre pour élever notre petit.
 
Pomme ! Fruit parfait ! Morceau de roi ! La douceur de tes doigts de soie, la chaleur de tes bras, je suis en toi. Oh les longues années passées sur terre, avant que les dieux d’en haut ne me reprennent. J’étais un homme, rien de plus, rien de moins. J’avais pris femme, elle était grosse de notre enfant. Longues années de bonheur et de paix sur une île au large de l’espoir, à l’abri des regards humains. Mais les dieux nous voient où qu’on soit. Ils ont des yeux partout. Ils ne me perdent pas de vue. Un jour, pour ma joie, ils m’ont repris. J’ai quitté pour toujours ma femme et mon petit, qui doit être mort de vieillesse depuis des siècles, pauvre enfant !
 
Pauvre de moi, plutôt. Tout brave homme est-il brave ? Chaque lieu, chaque vie, chaque place où je vive ou meure, je passais comme la rumeur, je m’endormais comme le bruit. Jouet dérisoire dans l’infini kaléïdoscope qui sans cesse recompose le multivers, je suis le néant, je suis la source, je suis le je, le jeu. Un rêve d’existence qui se veut existence de rêve ? Pas de répit, pas de repos, ça repart. Ça me reprend. Cent tours dans le tambour d’une essoreuse, et me voilà sec, prêt à repasser.
 
 
 
C’est ma vie qui repasse devant la face de Sanghor. Un éclair de colère colore son œil d’un éclat d’or. Mais ça ne dure pas, rien ne dure ici-bas. Ici-haut non plus. Quand le temps est beaucoup plus long, il passe d’autant plus vite. 
 
Sanghor raconte les mille aventures de ma race. Elle a vécu Myrtho, la jeune Tarentine. Son doux corps a roulé sous la vague marine. Nombre de guerres, massacres en masse, un océan de sang humain. Ils vont, viennent, jamais fuyants, jamais lassés, froissent le glaive au glaive et sautent les fossés. Qu’en reste-t-il, hormis l’odeur ? Une pestilence s’estompe dans le silence. Nous avons fait des clairs de lunes pour nos palais et nos statues. Qu’importe à présent qu’on nous tue. Veille à ne pas laisser de trace. La terre se ferme sur mes pas, m’attends pas. Va ton chemin, mon âme. Ce corps que tu animes n’est qu’un costume trop étroit pour toi. Au fil du temps il s’use, se décolore et se démode. Va, mon âme. Pars ! Surtout ne te retourne pas.
 
L’errance recommence. Le long voyage est bien loin de sa fin. Je le sais bien. L’éternité maintient l’instant. Main tient : on sent la main qui tient. 
 
 
Les hommes sont mille fois plus acharnés à acquérir des richesses que la culture, bien qu’il soit parfaitement certain que le bonheur d’un individu dépend bien plus de ce qu’il est que de ce qu’il a.
Arthur Schopenhauer