L’opéra d’Alcor

 

« Moi, Hénoch d’Alcor, visiteur des étoiles, je te rends grâces, Ô Hathor, Mère de toute vie ! Humblement, je baise ton pied menu, j’effleure ton pied divin, je pose mes lèvres sur la douceur de ton pied vivant. Fièrement, je t’implore de m’élever au rang de capitaine dans ta divine flotte.

Pour l’obtenir, selon l’infrangible coutume de sagesse qui règne sur la Grande Ourse et sur tous les soleils qu’elle administre, j’ai composé cet opéra. Ô Mère, inflexible panthère, ultime défenderesse, objet d’unique désir et sujet de totale existence, écoute-le, aime-le, puis rends ton verdict en ma faveur pour faire de ton serviteur le plus heureux des hommes ! »

Toute l’assistance, fort nombreuse et huppée, fait entendre le doux roucoulement de satisfaction qu’on émet chez les dieux dans de telles circonstances. Quand le calme revient, la Déesse est debout.  Au centre du vaste amphitéâtre, son trône domine la fosse d’orchestre où déjà les musiciens accordent leurs instruments tandis que des servants disposent les partitions sur les pupitres. Hathor règne sur l’audience comme elle règne sur l’Empire.La Terre, et autres planètes habitables… Debout, sa domination n’en est que plus patente. Alors, immense, son empreinte de fer impose l’or du silence. Elle dit :

« Homme ? Tu ne l’es plus guère, mon Hénoch. Tu as vécu 365 ans dans la peau d’un humain. À l’âge de 65 ans tu as engrossé Pomme qui t’a donné un fils, le grand Melchisédech d’Armor. Quand ce fils eut 300 ans, tes épreuves chez nous étant terminées, tu reçus ta nouvelle tâche : retrouver la mémoire entière de tout ce que tu as vu chez nous. Tu l’as fait. C’est alors que commence la deuxième partie de ta vie, sous ma gouvernance, ô mon fils. Tu es venu en Alcor qui brille sur les planètes natales des dieux, dans cette constellation que vous nommez Ursa Major, la Grande Ourse. Tu y as fini tes classes. Te voilà prêt à devenir capitaine et à revêtir la pourpre cardinalice, telle que la porteront les élus de ton monde, à Rome, dans bien des années. 

Mais toi, verras-tu cela ? Quel est ton âge ? Nul ne peut le dire. Melchisédech est mort voici plus d’un éon. Quant à toi, mourras-tu quelque jour ? Vivras-tu pour toujours ? Je n’en sais rien encore. Il se peut que tes efforts fassent de toi le dieu que tu peux être. Il est possible aussi que ce grand œuvre soit ton ultime échec. Tout va se jouer ici. Rideau ! Je suis tout ouïe. »

 

Premier Tableau : Alcor d’abord

Les choristes montent du fond de l’espace étoilé. Les mains en conque, ils cueillent des étoiles nouvelles. Douce musique, quasi berceuse, flûte des Andes.
Le chœur :  Là tout n’est qu’ordre et beauté   Luxe, calme et volupté

Le choryphée : Il n’y avait rien, ils étaient là déjà. Dans la nuit bleue, il n’y avait qu’eux.
La nuit infinie se déchire, une étoile plus brillante domine la scène. Le rythme s’accélère, djembé, grosse caisse et baril de brent. 

Le choryphée : Ainsi naquit Alcor à l’aube de toute vie.
Crescendo. Violons électriques, explosion qui zèbre le noir. Vacarme.
Le chœur :  Là tout n’est qu’ordre et beauté   Luxe, calme et volupté

Le choryphée : Les êtres sublimes du Cœur galactique l’avaient voulue parfaite.
Cimbales, gong. Tintamarre. Les tambours du Bronx font trembler le sol et les murs.

Le choryphée : Ils l’ont peuplée d’exception. Ils ont créé les plus belles filles, les plus valeureux guerriers…
Un silence s’abat et se prolonge. Le tic tac d’une horloge devient audible et monte encore, façon Pink Floyd.

Le choryphée :  …les plus grands scientifiques, les plus purs artistes : tout n’y est qu’ordre et beauté…
Sonnerie de réveil-matin. Puis rien, comme un long silence frisé. Et, dans le lointain, les altos du chœur…
Le chœur :  Là tout n’est qu’ordre et beauté   Luxe, calme et volupté

Dans l’extrême douceur du chant, tandis que déjà le public se lève pour le premier entracte, une violente explosion réduit la scène en cendres, tandis que sont projetés dans les airs des débris humains et divins, des morceaux plein de chair et des membres affreux. La salle est gagnée par la panique.

(rideau)

 

 

Tableau 2 : Alcor mi amor

Le public se calme quand trois jolies pépettes commencent à distribuer boissons fraîches et crèmes glacées. L’illusion était réaliste. Tout le monde reprend sa place en bon ordre tandis que se lève le rideau sur le deuxième tableau. Soudain, sans crier gare, de grands filets tombent des cintres qui emprisonnent les jolies ouvreuses. Dans les filets qui remontent, on voit gigoter des jambes fuselées et des bras bronzés. Puis les filets se rassemblent au-dessus de la scène et laissent tomber leur pêche en vrac sur un trampoline en mousse. Tandis que les filles rebondissent avec grâce, leur tutus et leur beaux atours disparaissent, et ce sont trois belles toutes nues qui s’alignent sur une estrade au milieu d’un marché.

Le coryphée : Voici que le temps s’en revient de parler du deuil des beaux jours.
Lancinante, la mélopée du coryphée s’accompagne de roulements de tambours suivis de pinceaux sur les caisses claires. Des lézards, des iguanes, des varans et autres reptiliens s’empressent sur la place du marché. Bruit de foule, rires, gloussements obscènes.

Le chœur : Lourde à qui ne craint que lui 
Des enchères aux esclaves démarrent, les filles sont zyeutées, palpées, pincées par des lézards concupiscents.peut s’écrire en trois mots  

Le coryphée : L’automne, après tant d’hivers, voici revenu le temps circulaire.
En fait de musique, on n’entend que le vent. 

Le chœur : Lourde à qui ne craint que lui     Âpre à qui n’attend nul secours
Les trois filles sont embarquées sous le bras de géants brutaux. On ne voit que des gambettes et des fesses rondes qui s’agitent.

Le coryphée : Toutes choses prévues sont accomplies, et tant d’autres aussi.
Le vent siffle dans les haubans d’un navire pirate qui défile en fond de scène, sur une mer de nuages.
Sur un rocher fouetté d’écume, un sacrifice humain se prépare.

Le coryphée : Ne demeure que moi, sans âme, sans amis. Ma tête grise et moi, jusqu’au souvenir, jusqu’au port.
Le vent s’enfle en tempête, craquements sinistres, vagues démentielles, le navire sombre dans la mer déchaînée.
Un tentacule démesuré sort de l’onde en furie. Sur le récif, les pauvres filles se mettent à hurler.

Le chœur : Lourde à qui ne craint que lui    Âpre à qui n’attend nul secours     La destinée, nos trois personnes
Les trois Parques sont dévorées par un monstre marin.

(rideau)

 

 

 

Tableau 3 : Alcor Miradors

Lacune. Texte manquant. Malgré tous nos efforts, impossible de restituer le contenu exact de ce tableau. On sait seulement que cet épisode traite de l’occupation d’Alcor par leurs rivaux reptiliens, les Anunnas — et aussi de la fuite de la Déesse Hathor, qui parvient à leur échapper. Les Anunnas sont les nouveaux maîtres d’Alcor, ils font régner la terreur et l’arbitraire sanglant sur l’empire. La Terre, comme les autres possessions d’Alcor, doivent subir le joug des cruels reptiliens. Les miradors font circuler le faisceau des projecteurs sur les camps de concentration où s’entassent les dieux déchus. À en juger par le dernier tableau, complet celui-ci, la Déesse a échappé à l’internement forcé.

 

Tableau 4 : Alcor te ador

La scène représente des collines bleues, de plus en plus claires jusqu’à l’horizon vaporeux. Sur ces collines, les longues processions des Anunnas chargés de chaînes, sous le fouet de leurs nouveaux maîtres qui les dirigent vers le bûcher des vanités.

Le choryphée : La rosée d’aurore   
Scintille au soleil
Sur les pentes abruptes 
Près des torrents glacés

Un errant vient d’apparaître sur l’avant-scène. Il n’est qu’une ombre, se traîne, les mains tendus vers on ne sait quel but. Sa face est voilée. Il titube. La musique électronique suit sa démarche hésitante, elle insiste sur chaque faux pas. Mise en abîme, échos. Saccades. Le même geste maladroit cent, mille fois répété par une foule d’écrans de taille variable sur tout le périmètre de la vaste salle de spectacle.

Le choryphée : Vers les montagnes d’or
Ruisselantes de miel
Dans la solitude
Il faut avancer

Gros plan 4D sur le voile qui couvre sa face. Il est souillé de crasse et de sang. La salle émet un roucoulement de surprise : rrrrrRRRRRrrrrrr…..

Le chœur : Qui t’a retenu
Pourtant
Le chemin attend
Le poids de tes pieds nus

Le voile tombe. On reconnaît Hénoch. La salle approuve : rrrrrRRRRR######LLLLLLL !!

(rideau)

 

 

Tableau 5 : Alcoric Splendor

 

Hénoch : Je suis le chevalier qu’on dit de la Ficelle
Violeur de pucelles
Et redouté d’icelles
Je suis le chevalier qu’on dit de la Ficelle
L’amour sacré je le réserve à mes bretelles

Le plan s’élargit. La scène a totalement changé. Riante, surexposée, lumière crue presque insupportable. Une fête champêtre, érotique et mutine.
La musique égrène de jolies arpèges au clavecin, qui dégénèrent en prenant du volume sonore : le clavecin succombe sous les assauts de binious électriques et de scies musicales, bientôt couvertes par un orgue de barbarie surboosté.

Le chœur : Ton jour viendra qui n’est pas loin
Mais tu veux jouir jusqu’à la fin
Déjà trop vieux ou trop malin
Pour t’inquiéter du genre humain

La Déesse apparaît au-dessus de la scène, nue dans une nef irréelle de nuages prismatique. Elle lève le bras gauche. A ce signal toute l’assistante se dénude à son tour, selon l’antique tradition vénérable et sacrée, tout le monde met un bandeau sur les yeux, et à l’aveuglette, chacun pogne sein ou fesse, chacune s’empare d’une verge proche [(de l’extase ?) texte lacunaire]. Dans la joie, tous se prépare à célébrer le Sacre-immisce de la Fesse

(roucoulades et gloussements)

Dès que le Sacre-immisce est terminé, la Déesse disperse les fidèles avec ces mots saints : Allez, la Fesse est quitte !
En ôtons le bandeau, l’assistance répond en chœur : Nous rendons place aux yeux.

(rideau)

 

 

La foule roucoule et se pâme. Hathor, la vraie, lève le bras. Silence immédiat. Sa voix de cristal pare le silence d’or :

Hénoch, ô mon fils bien-aimé, je te félicite. Ta pièce est juste et belle, et la chute habile force ma décision. Tu as montré ta bravoure en cent combats, ton habileté dans mille concours. Tu es guerrier, héros, artiste, mage, devin et poète. Tu as tous les talents requis –dont la patience n’est pas le moindre– pour commander un croiseur dans la Garde. Ta nomination s’accompagne, comme le veut la coutume, d’un palais privé sur la planète AlcorA. 

Hénoch s’incline jusqu’à terre, sans pitié pour ses reins éreintés. Mais il rage. Cette victoire apparente est une semi défaite. Il n’a obtenu que la Garde rapprochée. Lui qui se voyait déjà aux commandes d’un giga vaisseau subliminique, il ne commandera qu’un croiseur au mercure. Dans son dépit, il en oublie que la Déesse sonde les âmes et les cœurs et lit dans les pensées comme toi sur ton écran.

Ce qui montre bien que tu n’en as pas fini avec ton ego de merde et ton insupportable prétention, mon cher Hénoch. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Tu le découvres à tes dépends. Je te rétrograde pour ton bien. Tu seras dès ce soir second vigile aux cantines populaires.

Ôte-moi cet uniforme usurpé, tu as l’air d’un singe habillé, tu es ridicule.

 

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages. Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts, Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages. L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.
Jean Richepin