Humilité mon bouclier

 

Il y a des souffrances que l’on s’inflige pour se punir. L’homme est un loup pour soi-même. Il y a d’autres souffrances que l’on attise pour maintenir l’ego à sa juste place : au fond de la classe où on rêvasse. Tu peux très bien vivre sans lui. Mieux qu’avec, c’est sûr. Te passer du mental, couper le computer central le plus souvent possible. Et jubiler.

 

Ego social

Mais c’est pas facile. Le travail sous la dictature de l’argent te force à rester bien planté dans l’ego. Temps perdu pour l’esprit. Pour balancer ce temps mort, reste maître de tes loisirs. Cherche la seule évasion qui guérisse, le voyage intérieur. Au doux pays de la pensée sans pensée, deviens un tout petit point perdu dans l’espace intérieur infini. Un bain dans le néant de toi-même qui tout reconstruit. Le monde et toi.

C’est bel et bon. Rien à redire. Sauf qu’il est des cas de force majeure où l’action quotidienne ne suffit plus. Alors le guerrier agit au-delà de l’action. Dans d’autres sphères. Il appelle à son secours la toute-puissante Intention. Il est d’autres cas où le monstre de l’ego peut à chaque instant s’éveiller. Redoutable ennemi intérieur, il attend que tu baisses la garde. Il te regarde. Ces moments-là de danger imminent préludent à une cascade de dons.

Des dons inouïs et terrifiants. Une telle puissance peut anéantir son porteur s’il n’est pas parfaitement clean. Alors, par précaution ou par perfectionnisme, le futur porteur de la bombe atomique s’inflige une punition douloureuse et durable. Parce que le temps ne respecte rien de ce qu’on fait sans lui.

Fin du monde

Comment réagit le guerrier ? S’il cherche la bagarre, il fonce dans le tas. S’il a tiré les leçons de sa quête, il sait que le combat contre soi est un combat pour soi. Dans un tel combat il n’y a pas de perdants. Calme le jeu. Garde la tête froide. Et vide, si possible. Ne rien attendre, mais ne rien refuser quel que soit le cadeau. L’Intention se montre parfois généreuse à foison. Accepte. Prends ce qu’on te donne et dis merci.

On peut s’infliger de terribles épreuves pour être sûr et certain que l’humilité sera notre bouclier envers et contre tout. Contre nous. Pour nous. Le guerrier est responsable de tout ce qui lui arrive. Accident, maladie compris. Attentat terroriste aussi. Responsable de tout sans exception aucune. Pardon ? La fin du monde ? Pareil. Le guerrier ne la subit que s’il l’a voulue. Il devra l’empêcher si elle n’est pas utile.

Sauver le monde, c’est d’un commun. On voit ça dans tous les nanars hollywoodiens. Sordide châtiment pour la punition de nos péchés ? Mais voilà le super héros de service qui casse la gueule au super vilain. La fin du monde va se rhabiller, l’humanité est sauvée par les Étasuniens.

 

La fin du monde ne sera pas comme ça. Pas question. La fin du monde sera jolie. Un monde qui finit n’est pas une triste chose. Si le grain ne meurt, de quoi naîtra l’épi ? Nous sommes les graines condamnées à s’ouvrir. En donnant le meilleur de nous-mêmes, demain onduleront les blés sous le soleil d’été. Qui mourront à leur tour sous la meule à farine. Elle-même tuée par la cuisson du pain qui mourra dans ta bouche. Mourir pour renaître meilleur. Plus fort.

 

Ce qui nous tue

Tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort. (Friedrich Nietzsche)

 

Ce qui nous tue n’est pas mal non plus. Il nous transmute. La mort libère. Son contraire asservit. Le contraire de la mort n’est pas la vie, mais la non-vie des zombis.

C’est en contrant la mort que le sorcier vaudou fabrique un zombi. Pauvre défunt sans âme, machine à peine humaine, le zombi travaille que vaille et vit comme un forçat. Ou plutôt ne vit pas. Passe sa mort chez les vivants qu’il regarde passer, sans émotion aucune au fond de ses yeux vides.

Croiser le regard d’un zombi est la pire expérience qui me soit arrivée.

Les zombis du ciné sont piteux. Ridicules. La véritable horreur n’est pas dans ces nanars bidons. Les zombis des champs d’Haïti ont un regard qui tue la vie. Cinquante ans après, j’en frémis. Les alliés ne sont rien à côté. Trois pets de lapin au fond de ta gourde. Du vent. Du vide. Mais pas de la vie. Jamais de la vie.

Combien de fois meurt-on pour renaître meilleur ? Dix mille fois ? Davantage ? Je serai un souffle sur les épis. Je soufflerai la joie et la tristesse au cœur du végétal. J’attiserai la braise de vie qui rougeoie le cœur du minéral. La lave qui lave. Je serai feu. C’est ainsi qu’on nomme les morts… Feu Xavier, je brûlerai pour vous.

Les feux de la Saint-Jean
Où ton dernier argent
En multiples mains
Fit couler ton dernier bain
Tout est payé comptant
Cet argent-ci
C’est le cadet de tes soucis

Choisis bien tes mots, car ce sont eux qui créent le monde qui t’entoure. (dicton Navajo)

 

Hue !

La mort n’est rien, la vie non plus. Mais attention. Ne gâche pas. Ne passe pas ta vie à rien parce qu’elle n’est rien. Ne cultive ni le rien, ni l’errance, ni le vide, ni la peur, ni le chagrin, rien de ce qui éteint. Prends-toi en main. Deviens ton destin. Claque au vent comme un étendard. Sois tendu comme un dard. Ne te tiens jamais peinard. Sors du plumard. Jamais vantard. Jamais flemmard. Droit le regard. Jamais hagard. Toujours vouloir. Merde à l’espoir !

Quand tu auras désappris d’espérer, je t’apprendrai à vouloir. (Sénèque)

 

L’espoir ne fait pas vivre. Il tue. Regarde en toi et réponds-moi. Tant qu’on a bon espoir que ça s’arrange, on laisse au placard sa volonté. On fait confiance à l’ego, ce menteur, ce flagorneur, ce traître. Qui souffre quand tu te sacrifies ? Ton âme éternelle ? Ton esprit ? Ton être intérieur ? Pas que je sache. Qui souffre quand tu jeûnes ? Ton corps, ça oui. Jésus l’a dit.

 

Qu’est ton corps ? De la matière à dompter. À racheter. Avec cette matière tu fais du vivant. Elle ne sera plus comme avant.

Qui souffre quand tu t’abaisses ? Ton ego, oui. Toujours lui. C’est le mental qui souffre et lui seul. Perdre la face, hantise de l’asiate, suprême honneur du chevalier sans armure. Du guerrier désarmé. Du sorcier sans sortilège. Du nagual sans ego.

On consacre la première moitié de sa vie à se forger un ego solide, et la seconde moitié à s’en débarrasser. (Carl Gustav Jung)

 

Militer

Militer pour l’humilité. Tous ces pleins d’ego vont bien rire. Font trop rire… Ces fats, ces faux pédants sont de vrais ignorants. Que savent-ils de la vie, sinon régner, humilier, jouir de rabaisser, d’écraser, de réduire, et le guerrier leur dit merci. Ces tyrans sont si petits. Ils t’apprennent à grandir à travers leurs labyrinthes de contraintes idiotes, leur dédales de pouvoir mesquin, comment ces nains pourraient-ils te grandir autrement qu’en t’humiliant ? Si tu en conçois de la haine, si tu cultives la vengeance, l’aigreur, l’amertume, la rage, l’envie de tuer, tu deviens comme eux. Pire. Tu as perdu ton étoile. Tu n’as plus de mana. Ton ki s’éteint. Triste est ton ka. La merde au ku…désolé

Militer n’est pas limiter. L’humilité est ma demeure, partout où je vais je l’emporte avec moi. Je la déroule pour m’y allonger quand mon corps est las, et quand il n’est pas là je n’en fais pas un drame. Je peux bien vivre sans, au moins pour un instant. Ressasser, brasser, amasser… Quand j’en ai plus qu’assez, l’humilité peut m’en débarrasser. C’est un cap à passer. Un stade à dépasser. Un miroir à casser. Un sillon à tracer dans l’azur insensé, dans l’orgueil offensé, dans l’immense inversé, dans l’ego défoncé, dans l’argent dépensé, dans l’écran traversé.

Je vous enseigne le Surhumain. L’homme n’existe que pour être dépassé. Qu’avez-vous fait pour le dépasser ? (Friedrich Nietzsche)

 

Militer non pour le politique, mais contre lui. Déboulonner les statues, les faux dieux qui nous tuent, les cons qui nous ont eu, les cuits, les déjà vus, ceux qui sont trop pourvus seront de la revue. Agir sans bruit, sans répit, sans souci des murs de la honte, des rumeurs qui montent, c’est l’action qui compte. Tu n’en attends rien mais ça te va bien. Ça te porte au loin. On fuse, on s’amuse au moins, en attendant le jour qui vient. Le clair soleil qui viendra bien demain matin sur ton chemin.

Rêve de dune, trêve de lune. Plus noire est la nuit, plus ton aura luit. Nul ne s’enfuit. Nul ne te suit. Tu es seul sur le chemin désert. Ton cœur se serre. Tes intestins font des misères.

Marche sans bruit. N’écoute que ton cœur qui bat. Ton pas qui va. Noire est la nuit. Le froid te suit. Le mal t’essuie. Le val t’ennuie. Le pal t’oublie. Toute souffrance est inutile. La félicité trop futile a des éléments qu’on empile, petits bonheurs, instants fragiles, addition de riens, pour le style, sans penser plus loin, sans attendre demain, jeter du lest et tes remords au feu,  fais le un avec le deux, fais le vrai avec un vœu, frôle ton trépas d’un cheveu, ris si tu veux, crie si tu peux, le bien n’est rien, fais de ton mieux, beaucoup mon chou, un peu mon neveu.

 

Mon bouclier

Si le miracle arrive, ce n’est pas toi qui fais. S’il fait beau dans ton ciel, tu n’y es pour rien. Si tout s’arrange, c’est ton ange. Tant pis si je n’y crois pas, ce n’est pas moi. Mon bouclier d’humilité est tissé dans la toile épaisse dont on fait le croire sans y croire. Il détourne tous les assauts. Je ne suis rien, juste un témoin. Si tout va bien, tant mieux pour nous. Je n’y suis pour rien, j’en suis sûr. Je suis responsable de tout, mais le miracle à mes genoux s’invite s’il veut, quand ça lui chante. Et s’il vient je n’y suis pour rien.

La moindre faille au bouclier vient d’un défaut d’humilité. Prends-toi pour ce que tu n’es pas, tu diras bonjour les dégâts. Tu es petit, tu es mortel, petit enfant du minitel, tu n’es ni beau ni d’Hollywood et ton nom n’est pas Clint Eastwood. Si par hasard tu sors du noir, y a un chinois dans ton miroir. Souviens-toi bien que tu n’es rien quand les ignorants se prosternent, quand ta vessie devient lanterne, chacun te lèche et se pourlèche, mais tu viens d’allumer la mèche : il est trop tard pour te planquer, la mort ne peut pas te manquer et pourtant si ! Tu en réchappes ! Et tu salues, fier comme un pape.

Attention l’ego se rapproche. Ce scélérat te fait les poches. Il te prend toujours pour un con. C’est moche. Va donc lui foutre un coup de pioche pour lui dégonfler la caboche.

 

 

Il existe d’autres mondes au-dedans de celui-ci. La frontière est intérieure et le temps s’arrête ici.
Stef Kervor