L’adieu aux Indes

Inde 1975

La descente vers la vallée lointaine fut très différente de la montée. Les crampes musculaires dues aux cinq jours d’ascension avaient disparu. Gilles nous l’avait dit : quand on redescend de la haute montagne, toute la fatigue s’envole. On se ramasse une énergie folle.

Et puis nous avions reçu la sublime bénédiction de Papa Shiva. Ce qui n’est pas rien. Sans être hindouiste ni même sympathisant, j’aime beaucoup le shivaïsme qui me l’a souvent rendu. Qu’on ne s’y méprenne pas : aucune religion ne trouve grâce à mes yeux. Je suis un être spirituel, mais pas religieux. La religion est pour ceux qui ont peur de l’enfer. La spiritualité, pour ceux qui y sont allés. Le chemin vers la transcendance se passe d’intermédiaire comme de rituel. Les religions ne sont que des sectes qui ont réussi.

Le voyage tire à sa fin. Plus qu’une petite quinzaine avant l’avion du retour. Nous n’avons pas voulu regagner Delhi tout de suite après la bénédiction des sommets. Les grandes villes m’étouffent. Gilles nous a réservé un bouquet final étourdissant et magique : le Rajasthan, pays des rois.

Dans cette terre semi désertique, les mendiants sont des princes. Les femmes sont des reines. Leur port de tête, fier et noble, rappelle les belles Andalouses. Leur couleur de peau aussi. Nous passons quelques belles journées magiques dans les villes saintes du Rajasthan : Jaïpur, Jodhpour et le bouquet final, Pushkar autour du lac sacré. Fauchés comme les blés, nous rencontrons un riche Indien amoureux de la France. Il nous invite à dormir dans un ancien palais transformé en hôtel.

Gilles tire la langue. Il claque ses derniers sous, ceux qu’il avait mis de côté pour les durs mois d’hiver. Sitôt à Paris, nous lui enverrons un mandat. En sirotant un bhang lassi sur une terrasse au bord du lac, je vois déjà l’avion atterrir à Orly. Des singes familiers s’invitent sur nos épaules, avides de goûter le breuvage magique. Sur l’allée grouillante de monde, se pavanent des paons blancs, immaculés, irréels. Je me prends à rêver d’un Paris à l’indienne : finis les pigeons tout cons, les Tuileries sont pleines de singes farceurs taquinant ces somptueux volatiles…

Les meilleures choses ont une fin. On prend le train pour Delhi, plus que trois jours avant l’avion du retour. Par acquis de conscience je fais un saut à la banque, histoire d’avoir des nouvelles des travellers checks. Sans trop d’illusions… Eh bien je me gourais grave ! Je suis accueilli par un enturbanné parfumé au patchouli et tout sourire dehors. Sa barbe est serrée dans un filet à la mode des Sikhs. Sic transit gloria mundi…Ainsi passe la gloire du monde… 

C’est tout juste s’il ne me saute pas au cou ! Tout l’argent qu’on m’avait volé à Bombay était crédité sur mon compte dès le lendemain du vol. Homme de peu de foi, me dis-je tandis que le Sikh compte les liasses de roupies. J’enfouille le tout, j’adresse un copieux mandat-lettre au patron de l’Aksa Lodge à Pahalgam qui nous a fait crédit à l’aller comme au retour.

Et je sors de la banque en braqueur satisfait. Prends l’oseille et tire-toi ! Gilles n’en revient pas. Je bourre son sac de gros billets, il a la banane jusqu’aux oreilles. Je le rembourse jusqu’au dernier centime, et même plus : un joli bonus de 50 %. On lui doit bien ça. Sans son aide notre voyage était à l’eau. Malgré ces dépenses somptuaires, on est trop riches, Micha et moi. Tout l’argent du séjour vient de nous échoir à trois jours du départ. Qu’à cela ne tienne, on va tout claquer avec l’ami Gilles. 

Après la zone en quasi clodos, à nous la grande vie. Un palace quatre étoiles, le Taj Mahal s’il vous plaît, parfait parfait. De nos jours il est un peu décrépi, mais en 1975 il avait le look et la classe. Avec nos fringues de va-nu-pied, on fait tache au milieu des millionnaires sapés comme jamais. C’est ce que j’aimais. Le bell captain – le chef porteur – nous jette un œil réprobateur. Et ta sœur ? Elle a ses humeurs ? Frimer, vite. Aligner les biffetons sur le comptoir et demander la plus belle suite. Grand sourire faux-cul du préposé. Courbettes serviles du bell captain. 

On n’a qu’un petit sac sur le dos, pourtant tous les porteurs nous font la haie d’honneur jusqu’à la suite impériale : trois chambres géniales donnent sur un grand salon. Fleurs dans les vases, grands tableaux, rideaux nazes. Juste ce qu’il nous faut. Dire qu’on a dormi dans la poussière, sur le parvis des temples, dans la bouse des vaches sacrées, et voilà que je mijote doucement dans un bain à remous…

D’un extrême à l’autre. J’emmerde la voie du milieu. En anglais, mes initiales se prononcent excess. Alors je suis excessif. Vive le luxe. L’argent est fait pour être dépensé. L’ami Gilles est à la fête. S’est-il jamais imaginé qu’il foutrait les pieds dans un tel piège à sous qui se la pète de partout ? Pas son style, vraiment pas. Là sa joie fait plaisir à voir. La mienne est à l’avenant. Et Micha n’arrête pas de rigoler. Oui ma Micha, c’est la vie de pacha ! Ces journées-là ne ressemblent à nulle autre.

Et dans la caravelle qui décolle de Dehli vers Orly, Micha et moi chantons ces miens couplets : 

Nos chemins ne sont pas des routes à quatre voies
Notre horizon n’est pas : il change à chaque pas
Nous n’avons pas choisi d’être à jamais des gueux
Et ne négligeant rien nous n’en vivons que mieux

Car nous n’avons pas mis de porte à la maison
Ni de masque aux amis, ni de rime aux raisons
Ceux qui voient notre vie disent qu’ils nous envient
Il s’en faut de beaucoup qu’ils aient envie de nous

Que vivent les seventies, mes amis !

FIN

N’écoute les conseils de personne, sinon du vent qui passe et te raconte l’histoire du monde.
Claude Debussy