Merlinades

 

Ou l’art de la traque. Du grand Castaneda à la sauce Flornoy. Merlinade ? Le mot est de lui. Ça vient de Merlin. Ça veut dire rouler dans la farine. Jouer un tour comme Merlin. Mon benefactor m’en a fait la démo jusqu’à plus soif. Je ne savais jamais quand le piège allait se refermer sur moi. Dès que je cessais d’y penser, je tombais dans le panneau. 

 

Merliné

Et Flornoy rigolait. Oh rien de méchant ! Le rire de Merlin est un rire du cœur. Il traduit la joie du voyant qui sait ce qui se joue : une précieuse découverte arrive. Ce n’est pas de la moquerie, c’est un apprentissage. Patiemment, méthodiquement, obstinément, Flornoy m’a joué des tours pendables. Il m’a roulé dans la farine et bien saupoudré sur toutes les faces. Mille fois par jour, il m’a merliné. Encore et encore, à cor et à cri, par monts et par vaux, à farce que veux-tu, à tire-larigot, jusqu’à plus soif, sans discontinuer, tant et plus, il s’est payé ma tronche et s’est fendu la pipe. Devant ma mine déconfite de pigeon pigeonné, il éclate de rire. Il se marre. Encore faut-il que je rigole aussi.

Car la leçon ne porte que si elle est comprise. Ce n’est pas le tout de faire des mauvaises blagues, il faut d’abord qu’elles soient utiles et qu’elles enseignent une vérité. C’est alors qu’on rigole. La merlinade est une méthode d’enseignement. Dans son principe, on hume un parfum de soufisme. L’humour qui éveille. La leçon qui porte ses fruits. Le maître qui se sert d’un défaut de l’élève pour le faire tomber dedans. Par automatisme. Par une sale habitude de l’élève, qui comprend et rit à son tour. S’il rit de lui, le voilà guéri. Si rechute il y a, le maître merlinera. Et rira. Et continuera.

Une merlinade n’est pas cruelle. Disons qu’au début ça pique un peu. Mais l’ego dominant a besoin de solides paires de baffes pour décramponner sa proie. La merlinade s’y emploie. Elle est vraiment efficace quand elle déclenche le rire. Celui du merlineur, d’abord. mais surtout celui du merliné. S’il rit, c’est gagné. La leçon portera ses fruits.

 

Deux dindons

Le maître ne se moque pas de son élève. Le maître et l’élève se moquent ensemble des blocages de l’élève. Des excès de son ego. De sa naïveté. Que sais-je encore ? Faut-il que le maître soit intelligent et créatif pour imaginer toutes ces merlinades, me dira-t-on. Ne croyez pas ça. La merlinade arrive toute seule dans la bouche du maître. Pile au bon moment, parfait timing. D’où le rire du maître. Rire de Merlin. L’élève entend la vanne, comprend ce qui cloche, et rit de bon cœur. Rire vainqueur. Le progrès qu’on obtient ainsi est de qualité. Garanti grand teint, il tient au lavage. Inusable, repassage inutile. Au bout de vingt ans, il a l’air neuf.Au bout de neuf ans, a-t-il l’air vain ? Je ne sais pas.

L’élève n’est pas le seul dindon de la farce. La merlinade s’applique d’abord au maître. Il n’est pas au courant. On ne le prévient pas. Il ne s’agit pas d’un plan qu’il a élaboré savamment. Une stratégie. Un calcul. Non, rien de tout ça. L’entourloupe vient d’ailleurs. Le maître comme l’élève en sont la cible, pour deux raisons différentes, mais quand même. J’appelle ça l’humour du vivant. Parce que je ne sais pas quoi dire d’autre. Qui décide ? Qui met au point ces excellentes vannes ? Ne me demandez pas, je n’en sais pas plus sur la question.

 

Matus le matois

Les lecteurs de Castaneda ont constaté l’excellente pédagogie de Juan Matus quand il enseigne son élève Carlos. Parfois Don Juan dit à Carlos :  « Quand j’en étais au point où tu en es maintenant, mon benefactor m’a raconté cette histoire de pouvoir. »  Elle est doublement précieuse pour Castaneda, cette histoire-là, puisqu’elle vient du benefactor de son benefactor. Il va donc l’écouter avec une attention toute particulière, s’en souvenir à jamais et vite la mettre en pratique. Ce qui est le but de toutes les histoires de pouvoir.

En lisant ça, j’étais émerveillé. Juan Matus se souvient du moindre détail de son apprentissage, il peut aisément resituer chaque histoire contée par son benefactor, le lieu, les circonstances, les détails, quelle mémoire ! Quel talent ! En fait pas vraiment. La mémoire ne joue aucun rôle. Le talent est bien présent, mais pas celui qu’on croit. Le seul talent qui importe, ici comme ailleurs, c’est l’humilité. Accepter ce qu’on ne comprend pas. Accueillir les emmerdes avec indifférence. Souvent une tuile se révèle une aubaine.

 

 

J’admirais la prodigieuse mémoire de Don Juan. En fait pas du tout. Juan Matus ne se souvient de rien. Pas besoin. Dès qu’il a besoin d’intervenir, les mots lui sont dictés et sortent de sa bouche sans qu’il y pense. D’ailleurs il fait une confidence à son apprenti Carlos Castaneda. Son enseignement s’est fait au jour le jour. Matus n’a aucun plan. Il dit les choses comme elles lui viennent. Sa phrase fétiche « Quand j’en étais au point où tu en es maintenant, mon benefactor m’a raconté… » ne correspond à rien. Il dit ça pour que Castaneda fasse gaffe et en tienne compte. Je suis persuadé que mon benefactor Flornoy faisait de même. C’est une bonne ruse. La meilleure des merlinades…

 

Humilité

Ne te sens pas humilié, deviens humble. Ne te prends pas pour quelqu’un de sacrément important. Reste à ta place. C’est ainsi, et seulement ainsi, que le guerrier progresse dans le djihad quotidien qu’il doit livrer contre lui-même. Humilité passage obligé. Travaux, ralentir. Passage protégé. Pas sage interdit. Ne fais pas semblant d’être humble en laissant ton orgueil dépasser sous ta jupe. Porte la culotte. N’aies pas l’air humble et simple et modeste. Deviens-le. C’est pour ton bien.

L’image : Pour grimper plus haut encore, le ballon doit lâcher du lest. La baudruche de l’ego se dégonfle, tu perds de l’altitude. C’est le moment de larguer les souvenirs empoisonnés, les amours et les chaînes, tout ce qui s’attache et te tire en arrière. De l’avant. Du courage. Qui n’avance pas recule. Et derrière toi un gouffre s’est creusé. Ta vie d’avant te répugne et rien ne pourrait t’y ramener.

 

Savate à Gacé

forcé d’avancer
sans peur ni pensée
mon corps a glissé
au futur passé
du temps dépensé
quand tout a cessé
son cirque insensé
le monde est cassé
j’en ai plus qu’assez
de le dénoncer
ce jeu m’a lassé
et je dois passer
mon tour pour pisser
ça va t’agacer

 

Devise du guerrier

Je ne sais rien, j’écoute tout, je ressens tout, je comprends tout.

 

Forces Vives

C’est ainsi qu’on devient enchanteur. Guerrier de lumière sur le chemin qui a du cœur. Avec humilité, on se soumet aux forces vives pour accroître nos forces au lieu de s’affaiblir à lutter contre elles. Que sont les forces vives ? La vie. Le vent. L’océan. Le soleil. La tempête. L’averse. La grêle. L’orage. La neige. La foudre. Le séisme. L’éclair. La glace. Le tsunami. La crue. L’éruption. L’avalanche. Le feu. L’incendie. Le typhon. L’ouragan. La trombe. Et puis…
-Oui ?

-Et puis l’esprit.

 

L’esprit

L’esprit que j’écris parfois avec une majuscule. Même sans, le cœur y est. Il y a deux sortes d’humains. Les matérialistes, écrasante majorité. Et les spiritualistes, infiniment minoritaires. On est si peu nombreux que nos progrès sont très rapides. Et ça se comprend. Ce que nous cherchons n’intéresse presque plus personne. La vérité se cherche, elle ne s’achète pas. Donc nos contemporains ne la cherchent pas. Pour eux ça ne vaut rien. Du coup ceux qui la cherchent ont plus de chances de la trouver. En kali-yuga, on trouve l’éveil sous le pas d’un cheval, dit l’adage lamaïste. En des temps moins propices, il faut 60’000 vies pour l’obtenir !

 

 

Le Vivant aussi nous merline. C’est lui le grand merlineur. Et nous sommes les premières victimes de ses merlinades…

 

Nombreux sont les pièges de la suffisance.
Carlos Castaneda