La porte ouverte

 

« Il existe des lieux où les mondes visibles et invisibles sont proches l’un de l’autre. Ces points de la sphère terrestre correspondent d’une certaine façon à ce que sont les chakras, les centres subtils du corps humain. 

Ce sont des sortes de portes par lesquelles on peut aisément passer d’un monde dans un autre. Toutes les religions reconnaissent ces lieux où le miracle devient possible. Leur place est définie dans une science particulière, la géographie sacrée. » (source)Alain Daniélou, Shiva et Dionysos, Fayard, Paris Aujourd’hui, on parlerait de géobiologie. Mais elle n’existait pas encore en 1979, quand Alain Daniélou écrivait ces lignes. Qu’il s’agisse de Bénarès, du Potala à Lhassa, de la cathédrale de Chartres, du plateau de Gizeh en Egypte, du grand temple de Kyoto, de la Mecque ou de Lourdes, « les caractéristiques, le magnétisme de ces lieux sont toujours similaires. Bénarès, la ville sainte de Shiva, est le lieu où se croisent sur un même axe les fleuves des trois mondes qui sont la Voie Lactée, le Gange et un énorme fleuve souterrain qui descend de l’Himalaya vers le sud. »  (source)Alain Daniélou, Shiva et Dionysos, Fayard, Paris 

Daniélou omet de mentionner la contrepartie obligatoire de ces chakras surpuissants : des points négatifs d’une force équivalente se retrouvent toujours à proximité des points forts, je les appelle des trous noirs. Ce sont des portes eux aussi, mais d’un autre genre : elles mènent à l’infra-monde. Les géobiologues ne s’y trompent pas, et savent déceler les chakras comme les trous noirs.  Il existe aussi des chakras secondaires et des chakras tertiaires, bien moins puissants, mais beaucoup plus répandus. Il y en a un à moins de 10 km de chez vous. Ces chakras, eux aussi, sont accompagnés de points négatifs d’une puissance équivalente. Voilà le sujet dont je veux vous entretenir dans ces lignes.

Il y a une quinzaine d’années, en Mayenne où j’habitais, j’ai reçu la visite de deux vieux amis, des sorciers comme moi, éduqués à la même école. En ce temps-là, nous étions très proches. L’incertitude dans laquelle nous étions plongés au sujet de notre avenir, commun ou pas, nous foutait les boules à tous les trois. Le souci de l’avenir n’est pas digne d’un sorcier. Mais nous n’en savions rien. Je sortais d’une période plutôt noire, que j’avais surtout employée à visiter l’infra-monde. Ou plutôt la partie de l’infra-monde qui se trouve juste sous nos pieds. Les caves psychiques de la terre humaine sont hantées par des rats subtils, d’une grosseur variable, qui va de l’infime à l’absurde, mais toujours dans l’exécrable. Non qu’ils aient l’apparence de rats, ils sont inorganiques, ils n’ont pas de corps physique. C’est juste l’impression qu’ils font.

De plus, sans faire de peine à Mœbius qui s’en fout parce qu’il est mort ni à Jodo qui s’en fout parce qu’il dort encore, on y cherchera vainement la belle Animah, reine des rats, sur sa monture psychédélique de majesté ratière. Dans le monde du dessous je n’ai trouvé que des vergognes, de l’opprobre et du vain mielleux. C’est l’école de la colle et le lycée du lacet. Que diantre y foutais-je ? Bonne question, je la garde.

 

 

En tout cas, je connaissais les mille et un chemins de l’infra-monde. Je m’y étais pour ainsi dire spécialisé. Des portes s’ouvraient un peu partout devant moi. J’y entrais la plupart du temps — pour le frisson, ou juste pour me changer les idées. La balade est sans danger, pour peu qu’on suive le précieux conseil de Juan Matus : « Les inorganiques t’offriront la lune et le reste, tu peux prendre tout ce que tu veux. Mais ne leur dit jamais oui. »  Dire oui aux inorganiques, c’est signer de son sang la damnation éternelle, croyait-on. Les chrétiens d’autrefois avaient pris les inorganiques pour des diables. Donc des types dangereux. D’ange heureux ? Ils le sont moins qu’un putain d’archange ou qu’un chérubin, qui est un engin de mort se déplaçant à la vitesse de la lumière et grillant toute vie d’un seul jet laser, lui qui peut en tirer des millions. Kérubim est le nom d’un prédateur de planètes. Craignez les anges, mes amis. Ils sont beaucoup plus forts que vous. 

Quand Marie se fait du mouron, c’est con. Quand un sorcier se fait du mouron, c’est d’autant plus con. Ça te bloque dans l’impasse rationnelle, dans le monde gris plombé du quotidien français. Ça manque d’air. On est allé se balader dans une ancienne carrière dont j’avais vanté la belle énergie. On a vu, on a vécu, on a senti les effluves telluriques, et tandis qu’on repartait tout guillerets vers de nouvelles aventures en forêt, une porte s’est ouverte droit devant nous. Elle était là dressée dans la verdure, son ouverture dessinait un espace plus sombre. J’en avais passé des dizaines toutes pareilles.

Il se trouve que j’ouvrais la marche. Il se trouve aussi que j’ai le pouvoir d’arrêter le temps. Ça ne marche qu’en cas d’urgence et c’en était une. Avais-je le droit d’entraîner ces deux sbires dans un monde qu’ils ne connaissaient pas ? Ce faisant, je devenais leur guide, leur mentor, et je risquais de me les attacher à jamais. Pas question ! Ils sont mes amis, ils appartiennent à ma lignée, mais ils ne sont ni des proies, ni des sorciers de mon clan. Je n’ai pas à prendre pouvoir sur eux, comme l’un d’eux n’a cessé de me le rappeler depuis, non sans raison. Chacun sa route, chacun son destin.

J’ai arrêté le temps. Je les ai laissé passer tous les deux tandis que je m’effaçais en pivotant à 90° de notre route, laissant délibérément le champ libre à ces deux gaillards pour pénétrer ou non dans le monde au-delà de la porte. Alors j’ai remis le temps en route. Mes deux sorciers, au lieu de continuer tout droit et de franchir la porte, se sont aussitôt collés à mes basques pour s’éloigner de la zone dangereuse : virage à angle droit. On a continué notre promenade en forêt vers un site néolithique. Plus tard, de retour au coin du feu, j’ai essuyé avec stupeur leurs récriminations. Et ça n’a pas cessé depuis ! « Pourquoi on n’y est pas allé ? Jamais vu ça ! Jamais vu une pareille occase, et toi tu te défiles ! Enfin quoi ? La porte était grande ouverte, sous nos yeux, eh bien non, tu tournes les talons et tu nous amuses avec tes gros cailloux ! Xavier ! Quelle occase, mais quelle occase loupée ! »

Peut-être. Mais sacrés vains dieux, qui vous a demandé de me suivre ? Vous n’étiez pas assez grands pour y aller tout seuls ? Dans ce cas vous n’êtes pas assez grands pour y aller avec moi. Vous avez bien fait de vous défiler. Enfin bon, je suis comme vous, cette vieille histoire, je m’en fous. Pourtant j’ai bien noté qu’elle a joué un rôle important dans la suite du film. Elle a changé nos rapports, virage à 90° comme dans la forêt. Dommage. Mais c’est ainsi. Sorcier ou pas, on est toujours content de trouver quelqu’un pour endosser notre propre (ir)responsabilité. C’est pourquoi je prends la mienne. N’aurais-je pas obéi à une autre injonction, tout aussi lâche, de filer à l’anglaise ? Après coup, pour sauver la face, n’aurais-je pas inventé des scrupules et développé des arguties pour me berner moi-même ?

 

 

Quinze ans après, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? L’infra-monde ne m’intéresse plus. Et vous avez trouvé d’autres portes à votre portée, ou pas, c’est comme ça. Votre aventure vous appartient, elle est digne du respect dû à toute vie. Autre chose : il y a un truc que je n’ai jamais supporté dans le théâtre bourgeois comme dans le roman de gare, c’est la nécessité du quiproquo. Toute la pauvre intrigue repose là-dessus. Il suffirait qu’un des protagonistes s’exprime pour que s’efface le malentendu. Et l’œuvre avec, ce qui ne serait pas une grande perte. Disons que j’ai tenté d’éviter ça. A vous de voir, vieux compagnons.

 

« Nous passons notre vie devant une porte sans voir qu’elle est grande ouverte et que ce qui est derrière est déjà là, devant nos yeux. »  (source)Christian Bobin,  L’éloignement du monde – cité par Ludmilla Zahno
D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Moi, je peux vous le dire. Je viens de chez moi, et j’y retourne.
Pierre Dac