Auto-contemplation

L’auto-contemplation, ce mal du siècle, voilà le principal obstacle à la libération, voilà le grand triomphe de l’ego dominant. L’ego est utile, voire indispensable pour se construire. Mais il y a ego et ego.

Tandis que l’affirmation de soi, la satisfaction du travail bien fait, l’expression de l’autorité naturelle dans un juste respect du plus faible constituent de précieuses qualités, l’ego dominant est une merde sans nom. Tout guerrier de lumière doit œuvrer sans répit pour s’en défaire. Il empoisonne à notre insu nos relations et nos échanges. Il nous prive du bonheur d’aimer et d’être aimé. Il creuse un fossé infranchissable qui nous sépare de ceux et celles qui pourraient nous aider à grandir.

Le mal du siècle

Être aimé, être adulé, être porté aux nues, se repaître de l’admiration des foules, ou tout au moins de celle de l’entourage, vouloir connaître la célébrité, la gloire, être au premier plan sur la photo, quitte à jouer des coudes pour y parvenir, ne jamais prêter la moindre attention aux autres, sinon pour les trouver gênants.

Vouloir à tout prix une reconnaissance quand on n’a rien fait pour la mériter. Se prendre en selfie sans cesse pour paraître sur sa page fessebouc. Se prendre une baffe sans admettre qu’elle est méritée. Se prendre pour ce qu’on n’est pas au risque de ne jamais le devenir. 

N’écouter que les louanges, chercher à tout prix les compliments, rester sourd aux mises en garde, ignorer le désagrément qu’on impose aux êtres plus avancés, croire qu’on est au sommet du mérite quand on se roule encore dans la fange puante de l’autosatisfaction, refuser de voir combien détestable est cette attitude. Offenser sans raison, sans discernement, sans même s’en apercevoir. Supposer que tous les autres agissent avec la même bassesse.

Morphée

Voilà quelques indices d’un ego dominant. Mais il y en a d’autres, à l’opposé. Ceux-là sont tout aussi égotiques, même s’ils se veulent marques de respect.

Laisser parler celui qui n’a rien à dire, accepter en souriant de se faire marcher sur les pieds, supporter l’humiliation sans comprendre qu’elle blesse aussi ceux qui nous aiment, se faire plus petit et plus chétif qu’on l’est en réalité, ne pas user de toutes nos qualités sous prétexte qu’elles pourraient gêner ceux qui ne les ont pas, cultiver sa faiblesse au lieu de faire usage de sa fermeté, cacher sa force véritable sous une apparente fragilité, fuir la grandeur, la vigueur, la force, la puissance, la sagesse, la perfection, la connaissance, en s’imaginant que ces précieuses qualités sont des obstacles à l’amour.

Aimer ce n’est pas se regarder dans les yeux, mais regarder ensemble dans la même direction. C’est Antoine de Saint-Exupéry qui a écrit ça. Merci à lui de l’avoir dit. Ce grand rêveur n’a jamais confondu le rêve lucide avec les tromperies de Morphée.

Morphée est l’un des mille enfants du Sommeil et de la Nuit. Il prend l’aspect d’êtres humains dans les rêves. D’où son nom Morpheus qui signifie « reproduit la forme ». Ses semblables sont des créatures ailées. Comme un vol de chauve-souris, ils émergent chaque nuit des profondeurs de l’Erèbe, la terre de la nuit éternelle. Morphée est ce jeune homme au miroir qui tient des pavots soporifiques. Ses ailes de papillon battent vite et sans bruit. Pour chaque mortel, il se transforme en être cher, lui permettant l’espace d’un instant de sortir des machinations des dieux. (source)

Dormir, c’est rester sous la coupe de l’ego. Refuser l’éveil, c’est refuser la vie. L’ego est la meilleure et la pire des choses. Il faut savoir le cultiver tout en le maintenant à sa place. La voie du sorcier n’est pas une autoroute toute droite. Elle demande beaucoup de finesse pour éviter le tout blanc, tout noir. Aucune réponse n’est facile tant qu’il reste une question à poser. Trop de questions signifie trop de mental. Donc trop d’ego.

On consacre la première moitié de sa vie à se forger un ego solide, et la seconde moitié à s’en débarrasser. (Carl Gustav Jung)

La voie du sorcier demande aussi une volonté sans faille pour maintenant le cap dans les virages serrés. Le guerrier sait que toutes ses actions ne servent à rien. Il agit malgré tout, comme s’il n’en savait rien.

Merlinades

Juan Matus demande à Carlos de briser le miroir de l’auto-contemplation. Comment s’y prendre ? Jamais Juan Matus n’entre dans les détails. Saurait-il seulement fournir ce tutoriel ? Sa pédagogie n’est pas de cet ordre. Il enseigne par l’exemple, ses mots ne tracent pas le chemin, ils sont des portes ouvertes sur l’au-delà, des aperçus de la Règle. Il faut les entendre ainsi, et quand on lit Castaneda, se méfier du pied de la lettre.

Bien des aspects de son enseignement peuvent sembler trop extrêmes, voire irréalistes. Ils le sont. Quoi de plus normal ? Don Juan ne prépare pas Carlos à son permis de conduite ni à un examen universitaire. Il lui fournit le passeport pour l’autre monde. 

Avec la complicité de l’ahurissant Genaro, le vieux Juan ne cesse de merliner ce pauvre Carlito. Ne cherchez pas ce verbe dans le dictionnaire, c’est une invention de Flornoy. Merliner quelqu’un veut dire rouler cette personne dans la farine à la façon de l’enchanteur Merlin. Genaro et Matus sont passés maîtres en merlinade. Ces deux-là font preuve d’un génie inventif et d’une complicité qui en fait deux figures littéraires inoubliables. Ils auront au moins cette existence-là.

Quand il s’agit d’auto-contemplation, Genaro ne se manifeste pas. Règne alors la sage figure de Juan Matus le moraliste. Pour briser ce fichu miroir, il importe de bien différencier l’image qu’on a de soi, et celle que les autres en ont. Ou celles au pluriel. On peut se dire que chacun a de nous-mêmes une image différente, et dans ce cas, pourquoi se soucier de l’opinion d’autrui ? Voyons plutôt le cas inverse. Vous vous refuser à admettre que vous êtes radin. Vous n’êtes pas radin, vous êtes un rat.

Vous avez une pierre sur le porte-monnaie qui ressemble à celle qui vous tient lieu de cœur. Vous êtes si avare que vous ne donnez jamais l’heure à quiconque. Vous la prêter seulement. Mais tout ça, vous ne le voyez même pas.

Vous connaissez les ragots, c’est vrai. Mais vous préférez les ignorer. Cependant tout le monde sait que vous êtes un pingre, et tout le monde le dit parce que tout le monde le voit. Vous comprenez que dans ce cas, la personne sensée ne peut ignorer l’opinion convergente de toutes ces personnes.

Le miroir brisé

Non, aucune personne sensée ne peut le faire. Le guerrier, lui, le peut. Grâce à la folie contrôlée. La voie du sorcier est telle que tôt ou tard, il stoppe le monde. Alors commence une nouvelle vie hors du monde matériel, mais encore dedans en même temps. Flornoy appelait ça ici et ici. On est présent-absent. Bilocation. On vit sa vie et en même temps celle de son double. J’appelle ça l’éveil.

L’être retrouve alors une masse de souvenirs, prodigieuse provende d’instants effacés qui revivent enfin, clairs, cristallins, avec cet invincible parfum de réalité. Une autre réalité qui est restée cachée tout ce temps. Le cerveau – c’est à dire le mental conscient, c’est à dire l’ego – le cerveau opère un tri dans notre vécu et ne garde en mémoire vive que les éléments valorisants. Le reste est balancé direct dans la poubelle de l’inconscient.

Ainsi des pans entiers de nos vies passent à la trappe. La majorité d’entre nous n’a jamais accès au cache – pour ceux-là, l’inconscient restera inconscient. Pour les autres, quand le voile d’Isis se lève, la scène est irréelle. Mais elle est vraie. Le guerrier qui entre dans sa propre lumière intérieure brise le miroir de l’auto-contemplation. Pour lui, la Règle se résume alors à la folie contrôlée. Il devient traqueur. C’est la partie la plus simple à vivre et la plus difficile à comprendre tant qu’on ne l’a pas vécue.

Le guerrier est en marche vers la responsabilité totale. Le monde s’arrête. Il devient voyant. Il sera sorcier, guérisseur, nagual. Ou bien les trois ensemble.

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La terre a une peau et cette peau a des maladies ; une de ces maladies s’appelle l’homme. 
Friedrich Nietzsche