Les anciens voyants

Poursuivant ma quête sur la nature du temps, j’ai tenté de chevaucher l’éternité. À mon grand dam, je n’y suis pas parvenu, mais en chemin j’ai découvert un très vieux secret : le seuil de l’éternel. J’ai compris que l’éternité n’est pas au bout de la vie, mais au cœur de l’instant.

Les anciens voyants, los viejos videntes dont parle Juan Matus, ont un rapport étroit avec cette découverte. Non seulement ils savent que l’éternité appartient à celui qui stoppe le monde, mais ils ont trouvé le plus sûr moyen d’y parvenir.

Le bec de l’Aigle

Ils sont parvenus à prolonger indéfiniment leur existence terrestre. Ces voyants-là n’ont pas une confiance illimitée dans l’au-delà. Ils ne croient pas à la vie après la vie. Ils ont acquis la conviction qu’après la mort du corps, l’esprit, l’âme et la conscience s’envolent vers le bec de l’Aigle.

Une fois dévorée, croient-ils, la conscience est dissoute par les sucs gastriques de l’Aigle et se retrouve mélangée à la conscience universelle, prête à être utilisée pour un nouvel assemblage, par un nouvel être, dans un autre monde, lors d’un autre temps.

L’individu perd la conscience de soi. Son aventure s’arrête, tandis qu’ailleurs, on ne sait où, à une autre époque, on ne sait quand, une fontaine blanche recrache un nouvel être qui doit beaucoup au disparu, mais qui doit aussi à d’autres. Et ce nouvel être ne se souvient de rien. Il lui appartiendra de reconquérir ces souvenirs d’outre-tombe, dans l’espoir, par la grâce de la remémoration, d’échapper enfin à l’Aigle dans sa prochaine incarnation.

Voilà ce qui énervait tellement l’ami Stephen Jourdain. Si la vie d’après se déroule sans que j’en aie conscience, l’éternité est une arnaque, s’exclamait-il. Je veux que l’être que je suis ici et maintenant soit conscient. Je veux que l’aventure continue après la mort. Si l’aventure est vécue par un autre, aucun intérêt pour moi.

Ce cher Monsieur Jourdain avait ré-étalonné le vocabulaire de la psychologie à son seul usage. Il confondait le soi et l’ego. Quand les bouddhistes lui disaient que l’ego est la seule partie de l’être qui ne connaît pas l’éveil, il se mettait en rogne. Si l’ego ne peut pas connaître l’éveil, disait-il, alors l’éveil n’a aucun intérêt. Je suis éveillé depuis l’âge de 16 ans, et j’ai toujours mon ego, que je sache.

Dans le fond, il a raison. Personne n’a envie de continuer à vivre sans en avoir la moindre conscience. En fait ça revient à dire que l’esprit meurt peu après la mort du corps. Alors ? Où est-elle, notre âme immortelle ? Dans la soupe collective ? Peut-elle échapper à l’Aigle vorace ? Apparemment non.

Il semble que les anciens voyants aient tenu le même raisonnement que mon défunt ami Stephen Jourdain. Comme lui, une après-vie sans conscience de soi ne leur disait rien qui vaille. Ils ont donc rivalisé d’astuce pour prolonger leur séjour terrestre. Certains d’entre eux, nous dit Castaneda, aurait survécu jusqu’à nos jours.

La mythologie grecque nous apprend que la durée de notre vie a été fixée à 120 ans par Zeus lui-même. Ce chiffre était dans le cahier des charges remis à son neveu Prométhée, le brillant généticien à qui l’on doit ce pur chef d’œuvre que nous sommes.

120 ans c’est court. Très court. Trop court pour découvrir qui nous sommes et pour développer les pouvoirs divins qui dorment en nous. Mais les anciens voyants ont trouvé la parade. Ils ont survécu durant des siècles, des millénaires. Pour peu qu’on ne s’avise pas de déranger leurs momies ou autres précieuses reliques de leur vie matérielle, je gage qu’ils peuvent survivre pendant des éons.

Le locataire

Survivre, ai-je écrit. Survivre n’est pas vivre. Les anciens voyants maintiennent une forme de conscience obscure, intermittente et brouillée. Ils errent sous la forme d’ectoplasme et se terrent dans leurs lieux de pouvoirs, ceux qu’ils avaient du temps de leur vie physique.

Ils ne s’alimentent plus, mais ils ont tout de même besoin d’énergie. Castaneda nous apprend comment ces morts-vivants obtiennent cette énergie. L’acte sexuel est sûrement le meilleur moyen d’échanger de l’énergie. En tout cas, il semble que ce soit celui qu’utilise le locataire, un ancien voyant qui est une sorte de passager clandestin dans la lignée de sorciers du nagual Juan Matus.

Depuis des siècles, cet étrange locataire se manifeste aux nouveaux naguals sous une forme physique attrayante, afin d’obtenir d’eux ou d’elles l’énergie d’amour dont il a besoin. Aux nagual mâles, il se présente dans un corps de femme de quarante ans. Aux femmes naguals, il vient sous l’apparence d’un bel homme mûr. Et que je te baise, et que je te suce, et que je te pompe.

Quand le locataire s’en va, il a fait le plein. En échange, le jeune nagual reçoit un ou plusieurs dons de pouvoir. Ce sont le plus souvent des positions du point d’assemblage, c’est à dire l’accès à d’autres mondes ou à d’autres pouvoirs.

Précieuses momies

Mais ces zombies ont besoin d’autre chose que d’énergie. J’y ai fait allusion plus haut. Ils ont absolument besoin d’un support physique. Quelque chose comme un corps durable, et non un cadavre pourrissant. Ce support doit pouvoir durer le plus longtemps possible. Pour ça, le corps du voyant défunt doit être éviscéré, embaumé, conservé sous des bandelettes et dans un sarcophage.

Mais oui. Les momies sont vivantes, des scientifiques l’ont constaté en Asie. Voilà pourquoi les anciens voyants entouraient de secret leur sépultures, accumulant les faux couloirs et les chausses trappes. Ce n’était pas pour protéger leur trésor mortuaire de pierre et de métal, mais pour protéger un trésor vivant, pour eux le seul qui comptât : leur survie.

Sans sa momie, un ancien voyant est condamné à disparaître. Son sort devient celui de tout défunt : rejoindre le bec de l’Aigle, traverser le tunnel galactique pour disparaître à jamais dans le trou noir massif qui fait tourner toute la Voie Lactée. C’est pourquoi la momie est le bien terrestre le plus précieux que possèdent encore ces étranges spectres. Endommagez-la, détruisez-la, déplacez-la et l’ectoplasme aussitôt se venge.

Los nuevos videntes

Les anciens voyants sont capables de tuer en infligeant une telle frayeur que la syncope est inévitable. Ils ont d’autres moyens d’action sur les vivants, la séduction par exemple, comme dans le cas du locataire. Mais ils appartiennent à un cycle révolu.

Le cycle actuel est celui des nouveaux voyants, los nuevos videntes. Ceux-ci ne cherchent pas à prolonger leur vie terrestre. Leur vie durant, ils se préparent à affronter la mort du corps physique. Ils accumulent l’énergie nécessaire à la rencontre inévitable avec l’Aigle.

Les individus ayant vécu une expérience de mort imminente ou EMI ne rencontrent pas un aigle au bout du tunnel, mais un être de lumière. Les chrétiens l’appellent Jésus, les musulmans Allah, les juifs Elie, les astrophysiciens Sagittaire A* – ainsi nomment-ils le trou noir du centre galactique.

Les guerriers du Nagual, eux, l’appellent l’Aigle. Ils savent qu’ils ont un centimètre-cube de chance, en le rencontrant, que ça se finisse bien pour eux. Ils ont une infime possibilité de lui échapper pour continuer dans l’infini l’aventure cosmique qu’ils ont commencée. Ils tentent leur chance. leur chemin est celui de l’impeccabilité, de l’intention et de l’action.

Ils agissent sans attendre aucun résultat de leurs actions. Pourtant ils agissent. Ils croient sans y croire. Ils stoppent le monde, assemblent d’autres plans de réalité, assument des consciences animales, changent d’apparence, d’âge, de sexe, parlent en langues et accomplissent toutes sortes de choses complètement cinglées qui leur sont tout à fait naturelles.

Où commence la sagesse ? Où finit la folie ? Y aura-t-il pour un seul d’entre nous ce minuscule cube de chance ? Sans attendre. Agir.

 

Le souvenir des faits extérieurs de ma vie s’est, pour la plus grande part, estompé dans mon esprit ou a disparu. Mais les rencontres avec l’autre réalité, la collision avec l’inconscient, se sont imprégnées de façon indélébile dans ma mémoire. Il y avait toujours là abondance et richesse. Tout le reste passe à l’arrière-plan.
Carl Gustav Jung