Le complot de la bien-pensance

 

La conquête de l’inconnu est une aventure pleine de risques. Les gens lui préfèrent un mensonge connu. C’est rassurant. On refuse d’accorder crédit aux hypothèses qui sortent de l’ordinaire. On se fabrique un monde ordinaire. Pas besoin d’Illuminatis, clandestins ou visibles, pour précipiter cette civilisation dans l’erreur. L’auto-censure suffit largement.

Seul le fantastique a des chances d’être vrai. (Pierre Teilhard de Chardin)

 

L’auto censure

C’est la censure que chacun de nous exerce dans la masse frénétique d’infos qui nous parviennent chaque jour. Je ne parle pas des infos au sens journalistique, mais au sens philosophique. Tous les messages de mes sens sont des infos. La totalité des infos représente mon image du monde à l’instant T.

Chacun de mes sens, à chaque instant, m’envoie plusieurs messages bruts, des infos que je dois interpréter aussitôt pour prendre la bonne décision. La moindre erreur peut avoir des conséquences graves. Dans de nombreuses activités, une erreur a des effets gravissimes.

Pourtant peu de gens sont disposés à augmenter la somme d’infos reçues, afin d’avoir une peinture plus précise et plus fidèle de la situation. La plupart des gens se diront qu’il y a déjà bien assez d’infos dont l’utilité leur échappe pour qu’il soit nécessaire d’en ajouter.

Ce vague dégoût des infos est la cause principale de l’auto-censure, qui nous prive à coup sûr d’une bonne part de notre joie de vivre. Le savoir est plus fort que l’avoir.

Le besoin fait naître de nouveaux organes de perceptions. Homme, accrois donc ton besoin afin de pouvoir accroître ta perception. (Jal Aladin Rumi)

 

L’attention seconde

Aucune des infos que nous recevons n’est inutile. Le guerrier leur accorde toute son attention première, et toute son attention seconde. Les deux attentions sont un des principes du nagualisme, la philosophie de l’action prônée par Carlos Castaneda. L’attention première est l’attention de tous les jours, gérée par le cerveau, toute entière dans le côté droit, dans la réalité ordinaire.

L’attention seconde n’a rien de secondaire, au contraire. L’attention du corps. Le cerveau n’y joue pas le même rôle. L’attention du corps échappe à sa censure. Elle assemble une réalité non-ordinaire. Le message des sens parvient au guerrier qui décide en fonction de données brutes, non censurées, non interprétées. Elles sont parfois terrifiantes. C’est pour éviter cette terreur à l’homme ordinaire que le cerveau humain est programmé pour filtrer ce qui gêne. Seul le guerrier trouve en lui le courage d’affronter la réalité derrière le réel.

La majorité des gens n’atteint pas ce plan. Elle se contente des faux-semblants. La vérité du monde passe à la trappe. Quand on jette le bébé avec l’eau du bain, on n’y comprend plus rien. On tâtonne, aigri, amer, poursuivant sans fin une vérité insaisissable, trop ténue pour servir de fil d’Ariane, trop faussée pour fonder tout raisonnement, toute argumentation, toute interprétation. Il faudrait davantage d’infos, et surtout davantage d’infos brutes, non tripatouillé par les catégories de l’entendement, aurait dit Kant. C’est à dire par le programme lénifiant qui tourne dans notre cerveau.

Je n’ai jamais fait une seule découverte selon le processus de la pensée rationnelle. (Albert Einstein)

 

 

L’homme qui doute

Mais je l’ai dit, la plupart des gens s’en tapent. Ils ont déjà trop d’infos pour ce qu’ils en font. Leur attention première est saturée, et ils n’ont pas accès aux prodiges de l’attention seconde. Ceux qui s’en servent se payent le luxe d’être mieux informés tout en gardant la tête vide. Dors, mon cerveau. Laisse-moi voir le vrai monde avec mon attention seconde.

Ceux qui ne s’en servent pas se fourrent le doigt dans le troisième œil. Cette erreur imputable à la seule paresse prive la majorité des gens d’une image du monde bien différente de celle, banale, dont ils cultivent la foi. Car ils y croient. Dur comme fer ils y croient.

Leur monde n’existe que parce qu’ils y croient. Comme le vôtre, comme le mien. Cessons d’y croire et à l’instant, notre monde s’écroulera. L’homme qui doute a cette faculté jouissive et terrifiante de passer de l’autre côté du miroir. L’homme qui croit n’a pas ce choix. Un juste milieu est nécessaire : croire, oui. Mais sans s’y croire.

Je ne veux pas croire, je veux savoir. (Carl Sagan)

 

Mortel banal

Nos pensées créent le monde. L’ennui, c’est qu’à force de penser tous la même chose, on a créé un monde ordinaire, sans grandeur, sans aventure. Ça craint. Il se trouve que l’aventure est aussi utile à la vie que l’air qu’on respire. Romans, films, journaux, BD, SF, téléréalités, le parfum de l’aventure est partout. Mais l’aventure, nulle part. Le frisson sans le risque n’est qu’adrénaline en chocolat.

Randonnées, canyoning, parapente, planeur, escalade, alpinisme, sports de glisse, sports extrêmes, l’aventure tarifée nous tient lieu d’aventure. Programmée, sécurisée, encadrée, stérilisée. Mais l’excitation, la vraie, celle de l’inconnu qu’il importe de découvrir au mépris du risque, reste totalement absente.

Banal mortel, mortel banal, la banalité épouse le quotidien, l’absorbe et le phagocyte. Tout devient égal. La grisaille gagne du terrain. La morosité déçue remplace la joie de vivre. Le commun des mortels se désespère. L’élite des mortels se retranche à l’écart du monde.

Ceux qui peuvent agir réservent leur action à la sphère intérieure. Entre en toi, tu y découvriras les merveilles d’Alice et la connectique humaine qui tant te manque. Entre en toi. Accepte enfin de déserter la surface de ton être. Au fond, tout communique. Seule l’apparence nous sépare. Rejoins l’au-delà des apparences. Deviens qui tu es.

Mais quant à toi, initié aux mystères sacrés, prends confiance car divine est d’origine la race des mortels et à ceux qui savent éveiller en leur âme le divin qui y sommeille, la nature dévoile toutes choses. (Pythagore)

 

Mal-pensance ou non pensée ?

S’il est vrai que la pensée n’est pas la panacée, la non-pensée parfois confine à la connerie. Une bête sans l’instinct. Un robot sans jugeote.

Dites-moi donc ceci : qu’est-ce que la bonne pensée ? Celle qui fait avancer ? Dans quel sens ? Et qui avance ? Tous ou quelques-uns, toujours les mêmes ? Dans les faits, la bien-pensance est l’acceptation béate par le plus grand nombre de toutes les décisions d’en haut. On voit bien qu’on a été dressé par des gens d’en haut. Des terraformeurs. Les dieux d’avant.

Mais l’instinct de mes tripes est rebelle. Il me pousse à réagir. Le chat sauvage n’est pas de la race des moutons. Le guerrier non plus. Le sorcier encore moins. Il suit son chemin étoilé dans la nuit solitaire. Personne pour l’imiter, personne pour le contraindre, personne pour le suivre et pourtant dans son cœur l’assemblée des vivants fait cortège. C’est pour cette sainte tablée qu’il crie comme il écrit.

Celui qui te dit : Suis-moi je suis la Voie, fuis-le, c’est un menteur. La Voie qui te convient tu la connais déjà. Besoin de personne. Envie de chacun. Aider ton prochain. Braver le crachin. Ton destin en main. Ne crains pas demain. Poursuis ton chemin.

 

Douter de tout ou tout croire, deux solutions également commodes qui nous dispensent de réfléchir.
Henri Poincaré