Le Dieu dans la maison

Quand je suis arrivé à la fin de mon arcane XIII, sous la direction de mon ami Jean-Claude Flornoy, la catharsis a été si puissante qu’une grosse montée d’énergie a fait palpiter tout mon corps. Le bassin et les hanches étaient secoués de spasmes, le ventre se démenait comme animé d’une vie propre, une ondulation rythmée parcourait le buste et le cou, et dans un flot de lumière j’ai jailli tout entier par la fontanelle. 

Je suis le fils de mes œuvres. ☺Aspiré vers le ciel, je vois les anges, ou tout comme. Un flot de lumière blanche, une lumière très claire et pure, brillante sans être aveuglante, m’entoure de toutes parts. Quand je reprends mon souffle quelques instants plus tard, Flornoy me fait cette confidence :
Tu as bien failli passer direct de l’arcane XIII à l’éveil. Je t’ai vu sauter à pieds joints par dessus Tempérance et Le Diable. La lumière blanche de l’arcane XVI t’a roussi les cheveux. Tu y étais presque. Il s’en est fallu d’un poil que tu passes au-dessus de toi. Je veux dire, au-delà de l’ego. 

Comme je gardais le silence, il ajoute : L’éveil t’a ouvert les bras. Maintenant ça ne va pas traîner.

C’est arrivé peu après, c’est exact. L’arcane XIV Tempérance m’était déjà plus que familière, comme je m’en suis expliqué. Éveillé de naissance, je pratiquais depuis l’enfance la fluidité entre conscience claire et inconscient. J’y excellais même à certains moments. Certes, je n’étais pas expert de ce processus intérieur, mais j’avais bien remarqué que ça n’arrivait pas aux autres. Donc je gardais le silence. Le mois qui a suivi mon arcane XIII a vu ma séparation d’avec Micha, et d’avec mes enfants. J’ai quitté le domicile familial comme un prince, sans un sou, sans un regard en arrière.

Ensuite seulement j’ai compris l’étendue de mon drame. Une jeune et gironde damoiselle m’a consolé de cette perte immense. La colère que j’éprouvais contre Micha ne calmait pas mon désir de voir mes enfants. En quête d’un nouveau nid, je me suis installé dans notre maison de campagne, tout près de la belle forêt de Fontainebleau. Tous les jours, je montais à Paris. Ma vie sexuelle et affective était tant soit peu débridée. Si bien que j’ai pu prendre l’arcane XV Le Diable pour le démon de midi. J’avais 42 ans. Je sortais de 21 ans de mariage. L’énergie toute neuve qui m’animait m’a transformé en jeune homme.

Dans cet état d’esprit, j’ai accueilli l’effusion de l’éveil sans grande surprise. J’y étais préparé. J’avais vécu souvent des montées d’énergie depuis l’enfance. La Maison-Dieu exprime la descente de l’Esprit au cœur de l’être de chair. Sensation puissante, inoubliable, qui frappe à jamais ceux qui la vivent pour la première fois. Ce n’était pas mon cas.

La Maison-Dieu

Ce n’est pas peu dire que l’effusion de lumière blanche signe l’accueil du dieu vivant dans la maison de mon corps. Pour ce qui me concerne et pour ce que j’ai pu observer chez d’autres éveillés, l’éveil n’est pas un état permanent. Tantôt je suis éveillé, tantôt je dors encore. Tantôt je m’éveille à nouveau, tantôt je me rendors.

C’est pourquoi j’adore pratiquer le reki d’Erquy, guérir, aider ceux qui s’éveillent à peine. L’effacement de l’ego, le don de ma personne et de mes efforts, l’accueil, l’amour inconditionnel qui tout guérit, voilà ma récompense. La grâce m’envahit dans ces circonstances. Quand j’officie, je me transforme en prêtre, en moine, en saint ermite, moi qui ne suis qu’un histrion de pacotille. Quand on a fait comme moi carrière dans la BD, on ne peut se prendre au sérieux. C’est ma chance.

La Maison-Dieu est le premier éveil, l’équivalent d’un permis de conduire. Quand on reçoit le précieux parchemin, on ne sait pas encore conduire ni se conduire, mais on a le droit d’apprendre la conduite sur route, grandeur nature. Il y a des degrés dans l’éveil. C’est l’échelle de Jacob, que l’éveillé monte degré après degré. Le bonheur de la Maison-Dieu ne se mesure pas sur le coup. Il se digère. Il évolue. Il se développe jusqu’à emplir tout le corps. Et puis toute la vie. Et tout le pays, le monde entier, le cosmos et jusqu’à l’infini.

Dieu est en moi,  il m’accorde cette grâce ineffable, mais je ne me prends pas pour Lui. Surtout pas ! Cette confusion, hélas répandue chez les gourous, précipite son auteur en enfer. Adieu la félicité, l’équanimité, adieu la sérénité, ces trois dons-là sont les filles de l’humilité. Je plane en astral, mais je dois me souvenir que je ne suis pas le moteur ni les ailes. J’apaise ceux qui peinent, je soulage ceux qui souffrent, je guéris ceux qui sont condamnés, mais je me souviens que ces pouvoirs ne sont pas les miens. Je suis le dépositaire d’une puissance dont je ne suis pas la source. Savoir de science certaine que l’homme peut devenir le canal de la Puissance, l’instrument du pouvoir transcendant, mais jamais la transcendance incarnée. 

La Maison-Dieu a besoin de l’humilité. C’est pourquoi on traverse les énergies de Tempérance avant l’exubérance du Diable et l’effusion de La Maison-Dieu. Moi qui suis excessif à l’excès, j’ai grand besoin de tempérance. De modération. De frugalité. De simplicité. Le tout sans excès, bien sûr. La Voie du Milieu est celle de la grande sagesse, c’est pourquoi on n’y parvient qu’après bien des zigzags de droite à gauche, bien des montagnes russes, bien des hauts et des bas.

L’humilité est toujours utile. Elle est nécessaire à cette étape, ne serait-ce que pour ne pas s’attribuer les miracles que tu traverses et que tu sembles distribuer à l’entour. L’humilité est le bouclier du guerrier. Son armure. Et la lance effilée qu’il oppose à l’ego, cet envahisseur sournois et entêté. Tu le fous à la porte, il rentre aussitôt par la fenêtre. À tout instant, quel que soit ton niveau intérieur, tu cours le risque de céder aux avances de l’ego. Comme un vulgaire gourou sectaire. Le guerrier évite ce travers en cultivant l’humilité et le service.

Mangeur de lumière

L’éveil est la plus belle chose au monde, le plus beau cadeau que puisse recevoir un être humain. La chevalerie céleste a démarré au Pendu. Mais jusqu’à présent on n’était qu’un écuyer. L’adoubement vient à l’arcane XV. La Maison-Dieu nous arme chevalier du ciel. À partir de ce moment, si on est encore au monde, on n’est plus du monde. Aucune des préoccupations mondaines n’aura bientôt plus de prise sur l’être éveillé. Il s’en détache graduellement mais sûrement. Il voit déjà l’horizon de lumière où il campera bientôt.

La loi de l’effort universel, progressivement, va s’effacer. D’ici quelques arcanes va se mettre en place le tapis roulant. J’en parle dès maintenant car c’est la conséquence directe de l’éveil. L’éveillé est guidé. Téléguidé. Piloté à distance. Il avance, il danse, mais il n’a pas le secret de sa danse. Il pense, mais les pensées ne viennent pas de son propre fonds. Il capte les ondes émises par le Vivant, il se nourrit de lumière, de vent, d’azur, d’infini. Les Hindous disent : de prana. Je n’en suis pas là, mais j’appelle ce jour de mes vœux, où je ne me nourrirai plus que de lumière pure et d’espace sans limite. 

 

Deux hommes regardaient par les barreaux de leur prison. L’un vit la boue, l’autre les étoiles.
Idries Shah