Mes papes

Mes papes, ce sont mes deux grands-pères, Grand-Père Maurice et Pépé Charles. Des hommes droits, francs comme l’or, ce même or qui leur file entre les doigts. Ni l’un ni l’autre n’approuvaient leur époque, celle des entrepreneurs et des chevaliers d’industrie, très peu faite pour des rêveurs comme eux. Pour le reste, Pépé Charles et Grand-Père ne se ressemblaient pas.

D’après Flornoy, ce dernier initiateur du Bateleur représente le collège de ceux qui soignent les âmes et les corps. Les médecins, guérisseurs, chamanes, professeurs, prêtres, imams, rabbins, gourous et d’une manière générale tous ceux dont l’activité est formation ou relation d’aide. Mes deux grands-pères n’ont pas failli à cette mission sacrée. Pépé Charles m’a transmis son penchant pour la vie intérieure et son don pour l’horticulture. Tandis que Grand-Père a voulu faire de moi un artiste peintre.

Pépé Charles était le père du mien. Je ne l’ai pas connu très longtemps, il est mort tandis que j’étais un très jeune enfant. Dans sa propriété du Loir et Cher, il avait imaginé faire son vin. Vu l’endroit, il aurait dû faire du vin blanc, mais non, il voulait du rouge. La terre n’était pas bonne pour le vin qu’il aimait, alors il a fait venir de la terre de Bourgogne. Mais malgré tous ses efforts, il n’est arrivé à produire qu’une infâme piquette en quantité très limitée.

Je me souviens qu’il m’a emmené voir ses vignes. Il fallait grimper le coteau derrière sa maison. Il y avait des caves troglodytes, creusées dans la falaise de calcaire. Une grosse herse en bois en protégeait l’accès. Il m’a montré les différents cépages. Pépé Charles a fait un geste que je n’ai jamais oublié. Il a goûté la terre au pied de ses vignes. Et il m’a fait goûter aussi. J’ai aimé le goût profond, légèrement acide, de la terre noire. Acide ? Le mot lui a déplu. Justement c’est ce qu’il a voulu corriger avec sa terre bourguignonne. L’excès d’acidité. A en juger par sa production, il n’y est jamais arrivé.

Pour moi, ça n’a aucune importance. Je tiens de lui mes pouces verts. Les plantes se plaisent où je passe. Elles m’envoient leur plus suaves senteurs. Flore m’adore, et je lui rend bien. Sa sœur Pomone m’a à la bonne.  Les vergers me donnent leur plus beaux fruits. C’est à Pépé Charles que je dois ce don-là. Depuis, c’est avec ma langue et mon palais que je teste l’acidité d’une terre de culture. Son geste m’a enseigné le Taste-terre, Charles m’a adoubé Chevalier du Ph.

Son décès attendu s’est déroulé selon une mise en scène qui m’a fortement impressionné. Tous ses enfants et petits enfants sont venus l’assister dans ses derniers moments. L’un après l’autre, nous avons été introduits dans la chambre où il était alité, le teint jaune et cireux, un pâle sourire sur ses traits tirés par l’agonie. Chacun de nous, du moins je le suppose puisque ce fut mon cas, a reçu en viatique quelques mots de sagesse, une recommandation qui devait nous protéger quand il ne serait plus là pour le faire. Qu’il soit béni, mon Pépé Charles, intériorisé, discret, un bel exemple inaccessible. 

Mon autre grand-père, le beau-père de Maman, je l’ai connu bien plus longtemps. Joaillier de métier, il avait un tempérament artistique développé, passionné par le dessin des bijoux et la peinture de paysages sur le motif. Il m’a initié à sa seconde passion, la peinture, qu’il pratiquait en amateur, sans trop de technique, mais avec un enthousiasme communicatif. Il chantait : « La peinture à l’huile, c’est plus difficile, mais c’est bien plus beau que la peinture à l’eau.« 

Je l’accompagnais dans ses promenades picturales, à la recherche d’un paysage à reproduire. Il m’avait offert son ancien chevalet avec le coffret de peinture, tubes de couleurs, pinceaux, couteaux, fusains, huile de lin et white spirit, ainsi que les indispensables chiffons de coton. Il a cru déceler chez moi, très jeune encore, un véritable talent de peintre.

Sur ce point, soit il s’est trompé, soit je n’ai pas su persévérer et prendre des cours. Trop de passions artistiques m’ont tiraillées à hue et à dia. Illustration, bande-dessinée, peinture, musique, poèmes, chansons, récits, romans, je touchais à tous les arts avec un bonheur mitigé mais un engagement total. Quand j’ai eu 15 ans, j’ai voulu arrêter l’école qui me pompait l’air. Mon digne homme de père m’a emmené chez un de ses fidèles clients – mon père gérait une petite entreprise de peinture-vitrerie.

Ce client fortuné habitait les beaux quartiers. Il était restaurateur de tableaux anciens. Il a salué mon père avec affection, puis il a écouté sa demande. Son appartement, vaste et lumineux, possédaient de hautes verrières orientées au nord comme dans tous les studios d’artistes : la lumière du nord varie moins au fil du jour, elle est donc préférable pour peindre. Mais le somptueux décor n’était pas celui d’un rapin. L’homme s’appuyait sur une incontestable réussite.

Il m’a montré l’œuvre sur laquelle il travaillait, une toile attribuée à Rembrandt confiée par un musée hollandais. Je me voyais déjà toucher de tels chefs d’œuvre; les humer, les palper, et un jour, oser poser mon pinceau sur la toile vénérable. Dans ma tête, j’étais déjà son élève. Alors il m’a coupé les ailes. « Ton père, je le connais bien, il a une jolie petite entreprise de peinture. Je te suggère de commencer par là. Quand tu sauras convenablement poser une laque sur une porte, passer le rouleau sur un plafond, mélanger des couleurs pour obtenir la teinte exacte, quand tu auras fait le métier pendant cinq ou six ans et que tu auras une vraie maîtrise de tous les aspects du travail de peintre en bâtiment, alors tu pourras revenir me voir.« 

J’étais très désappointé en sortant du bel immeuble bourgeois. Papa riait sous cape. Inutile de dire que j’ai oublié la restauration d’art. L’ego d’un adolescent n’entend rien, ne comprend rien, ne sent rien, et fait capoter bien des jolis projets… En même temps, je peux toujours me dire que tel n’était pas mon destin. L’art de peindre appartient au collège de la Papesse. Mon collège, je le sais aujourd’hui, est celui du Pape. Quand on exerce une activité dans un autre collège que le vrai, on perd son temps, on gâche son talent.

Me voici guérisseur, conteur, berceur d’âme, compagnon subtil, guide de l’astral et praticien de l’impensable. Pour toutes ces choses, je n’ai aucun salaire. Dans les sociétés sacrées, les activités du collège le Pape ne sont jamais tarifées. Les guérisseurs et les conteurs vivent du don. C’est bien ainsi. Mes dons appellent les vôtres. Les dons que j’ai reçus, innombrables talents dont je fus comblé, ne se mettent pas sur une facture. C’est pourquoi ceux que je guéris me donnent s’ils le souhaitent, ils choisisssent la somme qu’ils veulent. Ceux qui me lisent et qui éprouvent les bienfaits de mes textes me donneront aussi, c’est beaucoup mieux ainsi. Chaque présent reçu m’est une joie, une fierté, une bénédiction.

Je vous embrasse comme je vous aime.

La condition humaine est comme celle des troupeaux qui trottent dans la poussière, conduits à l’abattoir au son du galoubet, par d’interchangeables bergers.
Henri de Monfreid