On s’endort

 

On s’endort et l’instant qui suit on se réveille. La nuit est passée à toute blinde. On n’en a aucun souvenir. À peine, de ci de là, deux trois images d’un rêve incompréhensible. On se doute bien qu’il y a autre chose — bien davantage que ces signes qui surnagent comme des bagages après un naufrage.

 

On s’endort et juste après on se réveille, le voile d’oubli sur les oreilles. Et reprend le train-train quotidien. Mille choses à penser, cent trucs à faire, dix personnes à voir jusqu’au soir. Et ça repart.

Claire conscience

Imagine ce qui se passe quand on se souvient de ses nuits. Ce qu’on y fait et avec qui. Sans déguisement, sans décor peint, sans trompe l’œil ni toutes ces choses obscures qui encombrent souvent les rêves. Si tu es conscient de toi dans ton sommeil, tu visites en conscience les ultimes trésors de l’Inconscient. Pas seulement ton inconscient, il communique avec l’inconscient collectif, que j’écris avec une majuscule : l’Inconscient. Je l’appelle aussi le multivers.

L’est-il vraiment ? Le multivers est-il un autre nom pour l’inconscient ? Ou s’agit-il en définitive d’une autre positon du PAPoint d’assemblage ? Je ne veux pas trancher ce beau mystère. J’aime autant le garder dans le secret de mon cœur. Secret mais rayonnant, agissant tout le temps par son pouvoir secret sur les choses et les gens. Les causes et les géants.

« Un rêve qu’on fait tout seul, ce n’est qu’un rêve. Un rêve qu’on fait à plusieurs, c’est la réalité. » (John Lennon)

 

Montagnes russes

Sans l’ébouriffant spectacle de mes nuits, sans les consolations effrayantes de l’astral, je me serais donné la mort il y a des siècles. Sans doute l’ai-je fait à l’époque. À quoi bon des vies successives si tout est à recommencer ? De toute éternité notre vie se déroule — toujours la même, inexorablement. Notre rôle est écrit depuis l’origine — notre rôle à chacun.

Les montagnes russes sont le symbole du monde. Monter, tutoyer les cimes et sans prévenir dégringoler au fin fond d’une vallée de larmes, tel est ton lot, pauvre humain. Toutes les vallées seront bien arrosées — piètre consolation d’un si constant chagrin.

Ces montagnes russes te signalent que ton PA a le hoquet…

 

Quand tu dors

Si tu savais qui tu es quand tu dors ! Si tu connaissais toutes les connaissances que tu te fais chaque fois que tu dors ! Si tu embrassais la magie qui t’agit dans le secret des nuits… Ta vie qui te semble si vide en serait si pleine, et vive, et riche !

Sinon à quoi bon vivre quand on est privé du meilleur ? Se souvenir de ses nuits est la toute première tâche à laquelle il faut s’atteler. Au bout du sommeil, au lieu du banal réveil, le guerrier trouve l’éveil. Quand tu dors, tu voyages avec ton PA.

« Chaque jour est une occasion d’accoucher de soi-même dans la douleur… ou dans la douceur. » (Lisa Azuelos)

 

 

Vieux dieux vicieux

En plein sommeil, j’ai vu des choses magnifiques. J’ai rencontré des gens très bien, des géants très malins, de très grands nains et de tout petits roitelets. Ils m’ont bien plu. Chacun son cul.

Tout ça m’a toujours fait rigoler. Je suis né dans un baril de rire. Tous les jours, toutes les nuits je rigole à foison. D’où la langue des oisons. Les dieux ne sont pas tristes. Les sires, si. Leurs sbires aussi. Les dieux sont vraiment très vieux. Ce qui ne les empêche pas d’être odieux. Les cieux sont vicieux. Marchez sur des œufs.

Vieux ou pas, les dieux sont joueurs. Ils parient sur le noir, le jaune, ils jouent très gros. Perdre les amuse au moins autant que gagner. Ils ne jouent que de l’or pendant que nous, pour eux, on joue nos vies.

 

Se souvenir de soi-même

Quelle est la vraie nature du rêve ? Supra-réelle. Le rêve est plus vrai que la réalité. Celle-ci n’a de réelle que le nom. Le rêve, non. Mais il est si confus, abscons, si con tant qu’on n’a pas connu l’éveil, que nul ne s’en émerveille. Les endormis parce qu’ils n’y pigent rien, les éveillés parce qu’ils sont déjà si émerveillés de tout que ça ne fait plus de différence. Ni d’indifférence.

D’où vient cette confusion que croitent voir les endormis ? Des engrammes obstruent sushumna, le canal central de la kundalini. Perturbée dans son ascension, l’énergie vitale est d’intensité insuffisante pour empêcher l’ego — foutu mental ! — croyant bien faire, de transformer le rêve en pseudo-catharsis bidon, largement incompréhensible, tout à fait inutile et sans aucun effet sur la progression vers l’éveil.

Plus on dort, plus le sommeil est profond. Et plus les brides émergées sont absurdes. Inutile de couper les cheveux en quatre pour décrypter ce tissu d’âneries qui ressemblent au son d’un cd couvert de rouge à lèvres. Faites l’essai, si ce n’est déjà fait. Aussi nul que la musique sérielle ou la peinture abstraite. Salade malade. Salmigondis de non-dit.

Oublie. Vite au lit.

 

Ronfle à donf

Se souvenir, c’est l’éveil. Se souvenir de soi-même, encore plus fort. En prend-on le chemin ? Non. De nombreux éveillés choisissent de se rendormir. Ça ne date pas d’hier.

Je me suis réveillé pour voir que tous les autres dormaient encore. Alors je me suis rendormi. (Léonard de Vinci)

 

On dort, on s’endort, à peine éveillé on se rendort encore. Quoi d’étonnant ? Trop de peurs, trop de menaces, trop de pression, trop de difficultés à vivre, sociales, économiques, financières. Au lieu d’éveil, cure de sommeil. On s’endort à mort, c’est à celui qui ronfle le plus fort. On pète de trouille au fond du lit. Au bout de l’oubli.

 

 

La sainte Règle

Le maître du jeu ? C’est la Règle. À la Règle tous obéissent, éveillés ou bouchés, clairs ou opaques. Devant la Règle chacun s’incline, et celui qui ne le fait pas s’en mord les doigts jusqu’au sang. La Règle est la pierre de faîte, la clé de voûte et la pierre d’achoppement. Suivre le Règle ou perdre la vie. Cette vie-ci et celle qui suit. Car quand on est mort, la Règle marche encore.

Ça commence dès l’enfance. Papa ? Pourquoi je suis né ? Pourquoi on doit tous mourir ? D’où je viens avant cette vie ? Qui décide ? Pourquoi doit-on toujours obéir ?

Suivre la Règle, obéir à l’Aigle. Partout où porte le regard intérieur, le Règle se dresse, barrière infranchissable. Je fais deux pas, je me cogne à ce mur. C’est comme ça. Inutile de vouloir y changer quoi que ce soit. La Règle est un couperet qui s’abat sur ton cou. Obéis sans faire d’histoires. Tes questions à la con, remets-les au tiroir. Ta volonté d’y voir, tu la fous au rencart. Sagement, patiemment, attends dans ton placard le jour de ta victoire. Le jour des épousailles avec toi-même. Enfin tu t’aimes. Tu ne seras plus jamais le même. L’éveil sème, et c’est toi qui récolte.

Ce qui n’est possible que par la prise de conscience absolue de l’inconscient par la conscience. Quand la conscience accède à la totalité de l’Inconscient.

Tu te sens vivre neuf. Enfin libre. Tu t’enivres de ta puissance immense. Pourtant la Règle te brime encore…

 

Merlinades

Ou l’art de la traque. Le mot vient de Merlin. Il signifie « rouler dans la farine ». Jouer un tour à la façon de l’enchanteur. Mon benefactor m’a appris le mot. Il m’a montré sa réalité. Avec application, il m’en a fait fait la démonstration vingt fois par fois, mille fois par nuit.Patiemment, méthodiquement, obstinément il m’a foutu dedans. Roulé dans la farine et bien saupoudré sur toutes les faces.

Encore et encore, il a éclaté de rire devant ma mine déconfite. Ça dépend de quel rire. La leçon ne porte que si elle est comprise. Pas de mauvaises blagues, mais des bonnes. Encore faut-il qu’elles soient drôles et qu’elles enseignent une vérité utile.

La merlinade est donc une méthode d’enseignement. Cruelle ? Disons que ça pique un peu l’ego. Il lui faut de solides paires de baffes pour décramponner sa proie. C’est à dire toi. La merlinade s’y emploie.

Qu’on ne s’y méprenne. Le merlineur se roule d’abord lui-même. Sinon c’est juste un menteur. Quand on merline, on est persuadé qu’on dit vrai. S’il y a tromperie, c’est de soi-même. Reportez-vous vite au lien qui titre ce paragraphe.

« Pour ceux qui suivent, passez devant. C’est votre tour. » (Lao Surlam)

 

 

Eh bien, croyez-m’en, le merlineur suprême, c’est la Règle. C’est l’Aigle. Il nous use, ruse et nous abuse la vie durant. Est-il notre maître ? Je ne suis pas trop sûr de ça. Même l’Aigle se plie à la Règle, tout comme les dieux s’inclinent devant Moïra. Les trois Parques leur imposent un destin contre lequel ils ne peuvent rien. Ici s’arrête leur toute-puissance…

 

L’humanisme du 18e siècle a défini l’être humain de façon beaucoup trop restrictive : il l’a défini comme être pensant au lieu d’être vivant.
Claude Lévi-Strauss