L’île de la Tortue

 

L’île de la Tortue vient d’une histoire amérindienne. Beaucoup de tribus pensent que la Terre est portée par une tortue. Est-ce à dire que nous vivons sur la carapace d’une tortue ? Pas du tout. Les tribus ne sont pas des cons. Ils croient qu’une tortue gigantesque a porté notre planète. Ils savent que nous lui sommes redevables, car sans la grande tortue, où serions-nous ? Que serions-nous ? Qui serais-tu ?

 

Le pied de la lettre

On a toujours tendance à prendre les légendes au pied de la lettre. Et on les trouve débiles. Les légendes ne sont jamais débiles. Ce qui déconne, c’est le pied de la lettre. On oublie juste de creuser au-delà des apparences. Nous sommes si petits, minuscules. Ce qui ne nous empêche pas d’être si orgueilleux. Nous pensons forcément que les autres sont complètement cons. On fait les autres à son image. Ça nous laisse une chance. Mince, mais une chance tout de même. En forçant, on pourra se glisser. Faire le malin. Épater la galerie.

Qu’est-ce qu’on fait d’autre avec sa vie ? Au lieu de rêver. On emmène sa pute au ciné. On sort. On se montre. Pis on rentre chez soi. On se pâme, on fait le malin. Quatre-vingt quinze pour cent du temps, on glandouille. Au lieu de rêver. On travaille, on gratte ce qu’on peut. Faire bouillir la marmite. Faut bien vivre, en arnaquant les gens. Au lieu de planer dans l’astral. Au lieu de baiser la lumière. Au lieu de s’intituler Je Rêve. Je Rêve et Je Me Souviens. Tu viens ?

L’île tortue raconte à mots cachés l’histoire différente d’un passé oublié. Les reptiliens. Méchant coup de pouce ! Ils sont venus nous aider. Ils ont tout fait pour qu’on grandisse. Au lieu de rêver à leur idée, ils nous ont fait cadeau du Rêve. On a mis l’oubli par dessus. Passe à autre chose gamin. La vie en rose couleur câlin. Fais ton malin. Au lieu de rêver à ton idée. Va dégueuler plus loin. T’es qu’un con mais je t’aime bien.

 

Reptiles de la Grande Ourse

La grande maison des tortues, des lézards et des varans, des serpents, des crocodiles du Nil et d’une île, la maison des reptiles est venue de loin pour tâter le terrain. C’était une première. Les reptiles sont venus dans une bille de verre de la taille d’une planète. La carapace transparente laissait voir entre les écailles quatre quartiers de camembert, quatre parts de tarte. Un continent coupé en quatre. Sous-continents triangulaires — ou presque. Le petit côté est convexe. L’un s’appelle Avalon, les trois autres somnolent sans nom. On les appelait les quatre îles au nord du monde.

Cette planète errante, ce globe vagabond sait bien où il va. Il est venu du nord du ciel. Alcor, Ursa Major. Planète Our. La planète des Ours. Étoile Alcor, constellation de la Grande Ourse.

 

Suffisance

« L’Île de la Tortue est une façon de désigner la Terre dans les récits de création de certains peuples premiers du Canada et des États-Unis, notamment chez les Iroquois, les Lenapes, les Sioux et les Hurons. Des variantes de ce mythe se retrouvent chez de nombreux peuples altaïques, turcs ou mongols d’Asie Centrale, tels les Bouriates, les Tongouses et les Kalmouks. (source) »

Les Tongouses sont les inventeurs du chamanisme. Ce nom vient de leur langue. Je les tiens pour un peuple plein de sagesse, possédant une mémoire dont les pays modernes sont gravement dépourvus. Ce qui n’empêche pas l’Encyclopedia Universalis d’écrire ceci sur leur compte : « L’histoire des Toungouses est mal connue car, isolés des grandes civilisations et démunis d’écriture, ils n’ont de leur passé que la vision mythique qu’en donnent leurs contes et légendes. » (source) Quelle suffisance ! Les bras m’en tombent.

 

 

Ça fait du monde

Il n’y a pas que les Amers Indiens qui racontent cette vieille légende. Il faut ajouter les peuples altaïques. La famille altaïque doit son nom aux monts Altaï, un massif de quatre chaînes de montagnes de l’Asie centrale s’étendant des frontières du sud de la Russie et de l’est du Kazakhstan jusqu’à la Mongolie et la Chine (source) Les langues altaïques ou langues transeurasiennes sont un ensemble de langues parlées en Eurasie, depuis la Turquie et la Moldavie jusqu’à l’ Asie de l’Est, en passant par l’ Asie centrale, la Sibérie et l’ Extrême-orient russe. (source)

Un beau morceau de territoires, de l’Europe orientale à l’Asie centrale. Les Turcs, les Moldaves, les Mongols, les Ouzbeks, les Kazakhs, les Tatars, les Yakoutes, les Tongouses, ça en fait du monde ! Tant de cultures archaïques, tant de populations ancrées dans leurs traditions, voilà qui pèse son poids dans le sujet qui nous préoccupe, l’origine de notre planète à travers le mythe de l’île tortue. Du coup les tribus amérindiennes d’Amérique de Nord se trouvent reléguées au second plan.

 

Le mythe

« Le grand mythe de la Création est raconté en fragments et il n’en existe pas de version unifiée, chaque clan apportant des variations auxquelles s’ajoutent les variantes personnelles inventées par le raconteur sous l’inspiration du moment. Les éléments communs sont ainsi résumés par le Dictionnaire des symboles : « La Grand-Mère des hommes tombe du ciel sur la mer; il n’y avait alors pas de terre. La tortue recueille la Grand-Mère sur son dos que le rat musqué recouvre de vase ramenée du fond de l’océan. Ainsi se forme peu à peu sur le dos de la tortue la première île, qui deviendra la terre tout entière. » (source) »

Les conteurs sont des dentellières, ils brodent. Parfois hors sujet, ils déforment et chloroforment l’auditoire qui tôt ou tard s’endort. Et tout le sel s’en trouve dilué. Il ne reste que le vent. C’est déjà ça, tu me diras.

N’écoute les conseils de personne, sinon du vent qui passe et te raconte l’histoire du monde. (Claude Debussy)

 

Au départ, ça n’est pas encore une histoire. C’est un flux du vivant. Ça vient, ça bouge. Puis on finit par oublier de quoi on parle. On prend les vessies pour des lanternes et à force de confondre autour avec alentour, on jette le bébé avec l’eau du bain. (commentaire)ça c’est tapé !

 

L’analyse du mythe

Malgré ces déformations inévitables, tant que rien n’est écrit, ça reste dans le vivant. Et les éléments essentiels sont sauvegardés.

Reprenons point par point le résumé du mythe tel que le propose le Dictionnaire des symboles : « La Grand-Mère des hommes tombe du ciel sur la mer; il n’y avait alors pas de terre. La tortue recueille la Grand-Mère sur son dos que le rat musqué recouvre de vase ramenée du fond de l’océan. Ainsi se forme peu à peu sur le dos de la tortue la première île, qui deviendra la terre tout entière. »

La Grand-Mère des hommes qui tombe du ciel, c’est Ana d’Alcor, tombée de la Grande Ourse, cette constellation que tout le monde peut reconnaître au ciel du nord. Alcor n’en est pas l’étoile la plus brillante. Et pourtant, c’est le soleil des Ouriens, les habitants de la planète Ur qu’on prononce Our, la planète des Ours. Ces Ours sont des reptiles, des Reptiliens comme on dit avec un mépris ridicule et primaire. Si le reptilien dégoûte, alors que penser du noyau cervical, partie la plus archaïque de l’encéphale, le cerveau reptilien ?

Elle tombe sur la mer parce qu’il n’y avait pas encore de terre. Pas de terre, mais la Terre. Sinon sur quoi aurait reposé la mer ? Comme la Grand-Mère, la tortue est un reptile. Sous sa carapace transparente, elle sert de refuge et de moyen de transport. Elle est un vaisseau-mère. Elle est Hyperborée. Sa taille s’approche de celle d’une planète. Sur ses quatre continents, la Tortue géante abrite 30 millions de surhommes : les dieux d’avant. Tous reptiliens.

Que vient faire le rat musqué dans cette affaire ? Oh c’est très simple. Le premier mammifère qui est apparu sur terre à l’époque des grands dinosaures, c’est lui. Le rat musqué. Il devait se sentir bien seul au beau milieu de tous ces reptiles… En Chine ont été découverts les fossiles des tout premiers ancêtres des mammifères. Ils vivaient au temps des dinosaures, ils ont côtoyé les diplodocus et les tyrannosaures, il y a de 160 à 165 millions d’années, au beau milieu du jurassique. Et leurs lointains descendants leur ont survécu. Le dernier découvert a été nommé Rugosodon eurasiaticus. Il mesure 17 cm du museau au bout de la queue pour un poids d’environ 80 g, et il ressemble à un rat. (source)

 

 

Les premiers humains, croisement du reptile et de ce mammifère, savaient déjà tout ça. C’est clairement dit dans la légende que ces très lointains ancêtres nous ont transmis. Quelle science que la leur ! Faut-il encore croire au mythe du progrès ? Ces « hommes des cavernes« , comme certains les nomment encore, étaient-ils si ignorants qu’on l’a cru longtemps ? Quand je pense que beaucoup d’imbéciles diplômés le croient encore ! Les malheureux…

Gardons-nous de rire des légendes que nous ne comprenons pas. Celui qui se drape dans son ignorance en décrétant ces contes sans queue ni tête, c’est lui qui n’a pas de tête. Les légendes n’en manquent jamais. Encore faut-il savoir les comprendre. Legenda, en latin, signifie « qui mérite d’être lu« . Et qui mérite d’être compris, aussi.

L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue (Friedrich Nietzsche)

 

 

Beaucoup de bruit pour rien.
Willy Shakespeare