L’autre côté du Miroir

En 1992, ce journal raconte mon premier contact avec l’autre monde… et ce qui s’en suivit.

– Chapitre 7 –

Bref, l’arrivée fut belle. On traverse le village de Folle Pensée direction Barenton, la fontaine magique. Et on déchante. Le syndicat d’initiatives en a eu une plutôt douteuse : des sentiers de brique pilée ont été aménagés pour l’accès aux sites. Ce ruban rose donne à la forêt sacrée un côté Disneyland qui me consterne.

À Barenton, le chemin rose est un piège. Il ne passe pas devant le gardien, un vieux hêtre terrible. Jeff l’a trouvé moins en forme. Le gardien ne peut plus accueillir les visiteurs. La fontaine n’est plus aussi bien protégée. Ça le rend furieux. Par l’ancien chemin, un brave sentier de terre, on ne pouvait le manquer. Tandis que maintenant… Barenton est dans un triste état. Les environs ont été retournés au bulldozer pour tracer un coupe-feu. Pourvu que ça ne finisse pas en parking goudronné !

Le gardien perturbé

– Tout le lieu a souffert du changement d’accès, me dit-il.
Le gardien est comme le site, très perturbé. Ça réduit beaucoup la portée de sa protection. Et sa défaillance affaiblit la fontaine. A deux pas, un jeune chêne dont le feuillage se mire sur son eau voudrait bien devenir gardien en titre.
Mais il sait que ça ne se peut pas, dit Jeff. D’ailleurs, le hêtre ne veut pas se retrouver à la retraite.

Bonjour le sac de nœuds ! Jeff le dénoue en habile négociateur. Le chêne trop proche sera l’officier du hêtre, qui gardera le contrôle à distance. Et la fontaine se sent mieux d’avoir un garde du corps auprès d’elle. Même si ça n’est qu’un sous-officier, c’est toujours mieux qu’un officier trop lointain…

Le rite de mai

La fontaine dort, épuisée. Jeff écarte quelques pierres qui bloquent le cours du ruisseau. Une, deux, trente pierres. Il souffle. Encore une. Et deux, et trois de plus. Il transpire. Le fil d’eau se remet à fonctionner. Combien de temps avant que la fontaine retrouve son éclat et sa magie?

Ce qu’un homme a déréglé, un autre peut le réparer. Alors Jeff s’assied sur la pierre de seuil. Aussitôt il commence à voir : de très jeunes filles, toutes de blanc vêtues se tiennent par la main. Elles esquissent de gracieux pas de danse autour de la fontaine. Leurs longues chevelures sont couronnées de fleurs blanches.

Un rite sexuel, dit-il. Il se pratiquait à la puberté, exclusivement avec des jeunes filles, à la pleine lune de mai. Ce rite de mai est l’équivalent de notre ancienne communion solennelle. Les jeunes filles pubères de l’année venaient à la fontaine accomplir un rituel de purification, célébrant – et permettant ? -leur passage à une génitalité adulte. Il visait à orienter leur sexualité de façon juste. Un état de transe, dirigé par les bardes, leur faisait vivre une première montée d’énergie collective, et les consacrait en tant que femmes.

Jeff propose de rentrer se coucher. J’ai une autre idée : allons faire un tour du côté du Val sans Retour, voir si nous en reviendrons.
– Pourquoi pas ? me dit Jeff.
On n’aurait pas dû.

La belle et la bête

Miroir aux Fées. Minuit. La lune n’est pas encore levée. Aucun reflet dans la nuit noire. Les grenouilles s’égosillent à coasse-que-veux-tu. On s’entend à peine penser. Jeff me dit que nous n’irons pas dans le Val. On se contentera du Miroir.
J’aperçois une lueur au ras de l’eau. Une espèce d’étincelle douce… Jeff tombe en arrêt. Long silence plein de grenouilles.
On distingue mal, dit-il enfin. Le chemin n’est pas dans l’axe. Il faut se rapprocher de l’eau, pour mieux voir cette lumière.
 
 
 
 
Soudain, mes yeux percent la pénombre. Je vois. Cette lumière triple est une fée. Ou plutôt son reflet dans l’eau. La fée est au-dessus. Pour fréquenter ces lieux humides, elle appartient sans doute à la famille des ondines. Je l’interroge en silence. Pas de réponse. Quand les grenouilles veulent bien cesser de coasser, je crie : « Qui es-tu ? » Toujours pas de réponse. Ou plutôt si : le vague sentiment que cette fée n’est pas ici pour moi. Je le dis à Jeff qui éclate de rire.
Tu as raison, c’est à moi qu’elle en a… Elle m’appelle.
– Que dit-elle ?
-« Viens me rejoindre. Viens avec moi jouer dans l’eau… » Mais je me méfie. Les ondines n’ont pas bonne réputation. Elles sont de moralité douteuse.
 
Jeff n’a pas l’air pressé de bouger. Il est captivé par l’ondine. Les voilà qui bavardent tous les deux. Je sens le puissant courant télépathique qui les unit. Mais la nature précise de leur échange me reste cachée. Il s’agit certainement d’un jeu de séduction. La fameuse attirance dont nous nous servons pour voir est personnalisée, incarnée par cette belle ondine allumeuse…
Je crie : – Il y en a une autre !
 

Panique

J’ai vu une lueur fugitive beaucoup plus haut, c’est à dire, par un effet de perspective, beaucoup plus loin dans le Val sans Retour. Peu après, nous sentons une masse psychique, au-dessus de la fée. Ou derrière elle. C’est une présence hostile, qui nous menace…

La fée ne semble pas s’en préoccuper. Elle danse, légère et gracieuse. Ses pieds frôlent la surface de l’eau. Elle s’interrompt parfois, coquette. Elle peigne ses longs cheveux semblables aux algues qu’on trouve en eau douce. Elle se coiffe en regardant son reflet dans l’eau. Cet étang mérite son nom. C’est bel et bien le miroir des fées…

Jeff, près de moi, semble mal à l’aise. L’hostilité de cette chose au-delà de la fée se fait de plus en plus pressante. Répulsion. Jeff ne se sent pas d’attaque pour affronter ça. C’est de plus en plus horrible et paniquant. On laisse l’ondine à ses jeux innocents… On tourne le dos au Val dans lequel nous ne sommes pas entrés, comme Jeff l’avait annoncé. À mesure qu’on s’éloigne, l’hostilité augmente. Tous les poils de mon corps se hérissent. De longs frissons me parcourent l’échine. D’un seul coup, ça nous attaque ! Ça veut carrément nous bouffer ! La terreur me saisit. Jeff prend mon bras.
Grouille-toi !!

 

 

On accélère… Course à l’aveuglette jusqu’à la voiture. Panique. Toutes vitres fermées, je démarre en trombe. Les forces hostiles ne peuvent sortir du Val sans Retour. Un sort les y maintient « pour la durée de ce monde. » J’ai comme un doute.

Le village de Tréhorenteuc est encore largement dans leur zone d’action. Pour en sortir, il faudra rouler plus d’un kilomètre. Et encore ! Jusqu’à Paimpont, je frissonne de trouille. Je la sens jusqu’à l’hôtel, cette vacherie !

 

Pas de panique

Écoute, dit Jeff avant de gagner sa chambre. Si jamais ça rapplique cette nuit, pas de panique. Ferme la fenêtre de ta chambre. Appelle-moi, si ça insiste. Tu le sentiras venir avant qu’il soit là. Il y a deux signes : les poils qui se dressent, les chiens qui hurlent à la mort. Alors, l’inframonde n’est pas loin.

L’inframonde !! Il a de ces rubriques ! Rien que le mot, ça fait peur. Le monde du dessous. Les formes glauques, puissances des ténèbres, entités troubles… Le peuple noir des profondeurs. Ah je vais bien dormir !

Si une force boucle cette saloperie dans le Val sans Retour, on peut lui faire confiance, elle ne s’exerce pas le plaisir. Ces entités de l’inframonde ont des façons qui ne me reviennent pas. Pour la plupart, ce sont des créations de  l’homme. D’anciens mages, de grands initiés les ont façonnées pour leur usage personnel. Quand un de ces mages n’avait plus besoin de ses alliés, il les parquait dans le Val sans Retour. C’est pourquoi la légende veut que la fée Morgane y enfermât ses amants.
 

Bravo le corps

Chaque légende est le reflet visible, exotérique, d’une réalité ésotérique oubliée. A cet égard, les noms de lieux, en Brocéliande, sont un régal pour l’amateur. Le nom actuel est assez explicite : le Val sans Retour est une décharge psychique. Une Hague spirituelle. On y stocke les déchets qu’on ne sait pas traiter. Nous verrons demain que c’est bien autre chose encore…
Ces forces de l’inframonde se nourrissent des émotions des humains, des animaux, des arbres. Pour les attirer volontairement, il suffit de descendre dans leur zone d’être, et de leur distiller de l’amitié, de la peur, ou n’importe quelle autre émotion. Ce soir, c’est la peur qui a nourri cette force. Alors la peur est devenue communicative. Quoi qu’il arrive, je ne décide pas vraiment de la conduite à tenir; je laisse toujours faire mon corps.
 
Bien vu, le corps ! Ce soir, la fuite s’est avérée la meilleure préparation pour le lendemain. La peur que j’ai éprouvée, la mise en scène que Jeff a su orchestrer autour d’elle ont magnifiquement réactivé l’intensité de notre aventure. J’ai passé une nuit excellente. La Bête invisible a dû faire de même…
 
 
 
 

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L’amour est moins rapide que la météo : il s’écoule parfois plusieurs mois entre le coup de foudre et les premiers orages.
Philippe Bouvard