Mes vies parallèles

Vies antérieures ou vies intérieures ? Ce sont les mêmes en tout cas. En transe profonde, j’ai retrouvé plus de vingt vies qui semblaient miennes. Les ai-je vraiment vécues ? Sont-ce les souvenirs de quelqu’un d’autre ? Ou suis-je en train de les vivre en ce moment même ? Vies rêvées, vies passées ou vies parallèles ?

Mon arcane XIII

Jean-Claude Flornoy a été mon passeur pour les petits mystères. Ses méthodes n’étaient pas tendres. Au moins, dans sa pratique, était-il impeccable. Vieil ami d’enfance, il venait de ressurgir dans ma vie alors que je traversais une bien mauvaise passe. Ma femme me faisait la vie impossible, j’étais devenu trop différent du jeune homme qu’elle avait choisi comme compagnon. Ses désirs et ses ambitions avaient pris une direction trop éloignée de ma route. Je voulais que ça cesse. Mais je ne voulais pas rompre.

J’ai supplié Flornoy de me libérer des entraves qui m’empêchaient d’avancer. Un coup de main bienvenu pour sortir du foutu dilemme où je m’engluais. Ça n’a pas traîné. La semaine suivante, j’étais à Rochefort pour passer mon arcane XIII. J’en ai chié, c’est peu dire. La position de montée d’énergie, le chevalet qui casse les reins jusqu’à déclencher la montée d’énergie, je me relève tremblant de tous mes membres et puis l’écroulement sur le vieux matelas qui pue – oasis paradisiaque après les tortures qui duraient près d’une heure !

On se relaxe, on bave, on sue, on pleure. Mais défense de s’endormir. Dans cet état, l’inconscient se libère. Les images apparaissent, timides. Et puis elles affluent, s’organisent, et des récits surgissent qui sont ton propre vécu, dans un passé oublié, voire dans d’autres vies.

Le supplice se répétait deux fois par jour, pendant cinq jours. Inhumain. Ou surhumain ? Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, a dit Nietzsche. L’école de Flornoy était celle de la peur, de la souffrance et du renoncement. Son attitude n’était pas éloignée d’une certaine cruauté. Il appelait ce lieu de conscience « sans pitié des sorciers« .

Le temps, l’espace

Sûr qu’il en fut un fameux. Il n’est plus. Tout comme mon alter-ego, Devic, l’ami fidèle, le compagnon de route, mon frère sorcier. Parti lui aussi. Je me sens bien seul sur ce cap fouetté par les vents du monde.

Seul avec mes souvenirs et le fardeau léger de mon humilité. C’est elle qui m’aide à vivre dans cet entre-deux-mondes où je passe mes derniers jours, un pied sur terre, l’autre ailleurs déjà. Ne me demande pas où. C’est trop flou. Le point se fait de jour en jour, quand je verrai clair je mourrai. Aurai-je le temps de vous prévenir ? Non.

Ces mots resteront comme la laisse de mer, au gré des temps et des vents. Et ces années qui ont fait ma vie présente deviendront-elles la source de souvenirs futurs pour quelqu’un d’autre, qui croira avoir été moi dans une vie antérieure ? Ça se peut, mais je n’y crois pas. Je vous l’ai dit, toutes ces vies retrouvées se sont doucement changées en vies actuelles, différentes de la mienne, mais étroitement liées, complémentaires, fonctionnant comme des compensations, donnant des leçons qui aident à passer les caps difficiles – comme celui-ci, fouetté par les vents du monde, où le sort précis m’a jeté.

Je ne crois pas aux vies antérieures, moi qui en ai retrouvé tant ! Paradoxe est mon deuxième prénom. Je crois aux vies intérieures, simultanées, mais séparées par des milliers de kilomètres, d’années-lumière, d’ères et d’éons. Nous sommes maîtres du temps et maîtres de l’espace. Notre esprit peut toutes les prouesses que nos scientifiques, nos chercheurs et nos inventeurs s’efforcent de reproduire dans le monde abrupt de la matière.

Karma

La clairvoyance pour les nuls, l’éveil pour les brutes, les pouvoirs pour les cancres… Non, décidément, ça ne marche pas comme ça. Il n’y a pas de justice humaine, ni de justice divine, ni de justice immanente. Chacun peut le constater. Je ne crois pas au karma, puisque je ne crois pas aux vies antérieures. Tous les dons ou pouvoirs qu’un chercheur de lumière peut recevoir sur son chemin ne visent qu’à un seul but, l’aider dans son entreprise. Ici et maintenant. Ni hier, ni demain.

Le chemin est dur, malaisé. Il va tout droit, mais la pente est raide. Toujours plus haut. Jusqu’à plus soif. L’air manque dans les poumons. La tête me tourne. Ici, dans les Andes sauvages, j’ai connu la même limite d’altitude que jadis, sur les cimes enneigées de l’Himalaya. 5000 mètres, tel est mon seuil, ma limite supérieure. Je n’ai rien d’un grimpeur. Plus maintenant. Je me meurs. Adieu.

Peut-on mourir en voyage astral ? Oui, et si tu meurs dans ton corps astral, le corps physique crève aussi sec, où qu’il soit resté. Si ça m’arrive, ne soyez pas surpris, les pseudo-miracles sont un paravent bien commode. Peut-on tomber dans un piège en voyage astral ? Oui, c’est évident. La plupart des sorciers et des sorcières adorent se lancer des défis insensés. Ils se bagarrent à travers le temps et l’espace dans une pluie d’éclairs éblouissants.

Astral

Peut-on ne jamais revenir d’un voyage astral ? Oui, c’est possible aussi. J’ai personnellement intervenu pour repêcher des voyageuses égarées dans un monde où elles n’avaient aucun repère. L’enfant qui vit cette expérience n’est pas plus surpris que ça, ce fut mon cas. Mais je suppose que quand on vit ça pour la première fois à un certain âge, c’est le choc, ça fout tout en l’air, la panique vous saisit et vous ne trouvez même plus le chemin de votre corps physique, alors que toutes les nuits, oui, je dis bien, toutes les nuits vous sortez et vous rentrez dans votre corps sans l’ombre d’une hésitation ni la moindre difficulté.

Écoute, bûcheron. As-tu enfin compris que toute notre imagination est porte ouverte sur l’or intérieur ? Tu portes en toi tout le savoir du monde, et la connaissance venue de bien d’autres univers, à d’autres époques, dans d’autres organismes vivants. Tu sais tout, en tout cas tu en sais beaucoup plus qu’il n’en faut pour diriger ce monde, ce système astral et toute la galaxie. Et tu restes chauffeur de taxi ?

Pardon ? Chauffeur Uber ? C’est pire encore.

Retraite

Ne vois-tu qu’ils t’ont mis en quarantaine jusqu’à la retraite ? Rien que le mot, déjà ! RETRAITE !! On se replie sur des positions préparées à l’avance, selon la formule des battus. On se carapate la queue entre les jambes, comme l’armée de Napoléon dans sa débâcle russe. En attendant ta retraite qui ne vaudra pas mieux, tu ne vis que quelques semaines par an, pendant les vacances à la con, camping car à crédit, la fête au ralenti, glander c’est la vraie vie. Mais faut pas que ça dure trop, sinon la routine du boulot te manque, tes connards de collègues aussi.

Tu as en toi toute la puissance d’une armée de terminateurs gigantesques. Tu es de la graine qui fait le baobab. Tes racines s’enfoncent plus loin que celles du séquoia géant. Elles transpercent la planète et se fraient un fil astral jusqu’à la lune.

Écoute, ami sincère. Inutile de biaiser, de mégoter, de tordre le nez, c’est plié. On cesse de nier. C’est cuit. Oui, tu n’as qu’une vie, celle-ci. Déjà bien amortie. Use le peu qu’il en reste du mieux que tu pourras. Fini le gâchis. Nez au vent Beethoven. Hume la brume. Prise la brise.

Et après ? Soleil Vert.

Homo hominis lupus / L’homme est un loup pour l’homme
Plaute