Patience

Désespoir. Tu m’écris au hasard. Tu me cries au secours ! Je ne peux rien pour toi. Tu as déjà ta religion, ton chemin est tracé, tu as déjà ton berger. Tu as ton pasteur, ton âme-sœur, ton passeur. 

Tu es venue. Tu étais nue sous tes petits habits, chantait Polnareff. C’était hier. Toi tu n’étais pas née. L’es-tu maintenant ? Toujours pas, je crois. Tu veux qu’on t’admire alors que tu te méprises. Tu as hurlé aidez-moi ! sans même avoir lu cet article où j’en parle. Personne ne peut rien pour une guerrière. Personne ! Sauf elle-même. Aile m’aime ? Envole-toi.

Tu veux la vie sauvage. Mais tu confonds les brebis, les chèvres, les poules avec des animaux libres. Ta tête est folle mais tu ne veux pas la couper. Rive inconnue. L’île est nue. Tu es perdue. Sans but. Sans issue.

Jusqu’à plus soif tu m’as inondée de courrier. Jusqu’à plus faim. Plus envie de rien. Plus rien ne vaut rien, la vie moche te fait les poches. Tu te fais des reproches. À l’approche du porche, tu décroches, et tu poulopes, bancroche. C’est clair comme l’eau de roche. Tu te la pètes avec ta quête ? Arrête. Tu seras bientôt prête. Patience.

Tu as peiné longtemps sur les sentiers, sur les cimes. Dans ces contrées de haute solitude, tu as fait ton temps. Bélier pénitent, tu as frotté ton front sur le roc d’altitude. Longtemps tu as triché, menteuse envers toi-même, destructrice, entêtée, foutu bélier buté. Et tu t’es arrêtée. Le temps s’est arrêté. L’amant l’a imité. Son obélisque est bien dressé entre la nuit et la journée. Entre deux vies dans la cohue du néant, laisse hier derrière, vois l’amant devant.

Ce rêve aussi s’est écroulé. Pas l’instant de batifoler. Faut t’envoler. Rien ne résiste au raz de marée. Que vive la démariée ! Tu étouffes hors de l’eau d’hier. Tu t’y replonges. Fais ta prière à Sainte Chaudière. Tu te noies, c’est immonde. Tu bondis hors de l’onde. Accepte ton parcours. Il est ton seul recours. N’attends aucun secours. Tu es encore au monde, mais tu n’es plus du monde. Patience, amie, ça vient… Sens ta soif et ta faim, l’appétit qui revient. C’est déjà bien. Très bien. Respire !

Te donner à l’amour éternel. Patience. Agir debout. Patience encore. Toujours. Tu cours. Ton passé n’a plus cours. Du vent ! Ton monde est presque mort. Tu mords. Dans l’action vers l’avant.

Te foutre de tout est un début prometteur. Ensuite il faut te foutre de toi-même. T’abandonner. 

L’initiation ? C’est quitter ce monde de misères pour choisir l’autre monde. J’ai quitté ce monde qui souffre le 10 juillet 2010. Je suis passé de l’autre côté à 61 ans. Je le voulais depuis longtemps. Mais l’intention du guerrier n’est rien sans le secours de l’Intention toute-puissante.

Nul ne tient devant elle, suprême Intention, force qui va, inhumaine sorcière qui nous mène, qui nous traîne, qui nous sème. Elle gère nos vies. Elle décide de tout pour nous. Humilité. Sobriété. Soumission. Acceptation.

Attente active. Tu vas gagner l’autre rive. Rame encore. Évertue-toi jusqu’à la mort. Remue-toi. Mue. Tu n’attends rien de tes actions, mais tu mets ton point d’honneur à continuer d’agir. La patience est de rigueur sur ce chemin de douleur.

Un jour s’arrête l’horreur. Tu as stoppé le monde. Tu as effacé ton histoire personnelle. Les ragots, les cancans, rien à battre. Que vaut l’opinion des autres ? Tu vois qu’ils sont fous. Tous autant qu’ils sont. Tu es encore au monde, mais tu n’es plus du monde. Patience, ça vient…

Mais toi, bol à ras, tu t’es cassée vite fait. Incandescente, indécente, innocente, tu as pris la tangente. Le commun des mortels n’est plus ta citadelle. Hors du fortin hautain tu t’élèves, tu rêves. Sous le regard de tes yeux doux l’horizon recule et s’élargit. Tu as choisi l’esprit, tu t’es tournée vers la lumière, les choses matérielles te suivent comme ton ombre. Tu es vivante, bien plus que tu n’as jamais été. 

Personne ne peut plus rien pour toi que toi-même. Si tu t’aimes. Souviens-toi quand même qu’on récolte ce qu’on sème. Si on s’aime. Théorème. Au-delà du blasphème. Le pilier du poème espère un quatrième. Oublie-le. Oublie-les tous les trois. L’étroit. Le chemin va tout droit. Tu crois. Pourtant tu n’y crois pas

Tu vas trouver ton double. Respire. Tu vas t’aimer. 

Tu n’en peux plus d’attendre ? N’attends donc plus. Tant qu’on attend, on n’agit pas. Agir est un devoir pour toute guerrière de lumière. Je sais pertinemment que tu as quarante ans. Ça se voit, ça se sent. Les quadras paumés, estropiés, dégoûtés, j’en connais des platées. Rugissante quarante, indécente amarante, hurlante cinquante se vante et se plante, la peur au creux du ventre. Grimpe, ahane, dur est ce cap de la gitane.
 
Dur dur le tournant mûr : adieu jeunesse. Bonjour tristesse… Réjouis-toi et jouis, toi qui n’as pas l’éternité devant toi. Hisse ta voile au grand vent. L’avenir est devant, ne te retourne pas. Cherche l’âme et négocie les lames. Contre le vent tu rames, galérienne, tu crames tes dernières cartouches. Pas touche ! Oublie tes envies, ton mépris, suis la vie, fuis la haine. La peine. La gène. Péris dans l’incendie. Ton enfant a grandi. Réveille-toi.
 
Deviens celle que tu es de toute éternité. L’initiation c’est ça. Voilà. Tout simplement. Deviens toi-même. Ton cœur n’est pas une île. Ton récit n’est pas vil. La parole est facile. N’épargne plus ton vril dans l’éternel avril. Il faut tenter de vivre ailleurs. Fermer le robinet des pleurs. Vider le tiroir aux rancœurs. C’est facile. Mais combien difficile !
 
Je t’aime petite sœur, tout comme j’aime mes enfants. En avant. Rejoins-moi sans la peur. Ton chemin a du cœur.

 

L’Orient désigne le monde spirituel où se lève le pur soleil intelligible, et les Orientaux ceux dont la demeure intérieure reçoit les feux de cette éternelle aurore.
Henri Corbin