Réalités multiples

Il n’y a pas UNE réalité. Ni deux, ni mille. Il y a une infinité de réalités, et dans chacune d’elles, une infinité de scénarios possibles, une myriade de possibilités individuelles qui génèrent des kyrielles de myriades de possibles.

Et une infinité de possibles peuvent coexister. Une infinité d’univers passent à travers le nôtre, une myriade d’infinités de créatures passent sans cesse à travers les molécules de mon corps, comment s’étonner si les voix que j’entends ne sont pas les miennes ? Comment s’étonner que mes doigts courent sur le clavier plus vite que ma pensée – l’éternelle absente ?

Des pensées dépassées

Qui veut écrire avec la pensée veut arrêter le temps qui court bien plus vite qu’elle. La pensée logique est un frein qui nous retient. Un mur qui nous arrête. Une grille qui nous emprisonne. Le jour où ma tête s’est vidée, quelque chose ou quelqu’un qui n’est pas moi s’est emparé des commandes de mon être. Si c’est dieu, j’ai du fion. Si c’est mon Moi supérieur, mon maître intérieur, mon double ou quelqu’un comme ça, j’ai le fion bordé de nouilles.

Oui mais si c’est un alien qui me veut du bien ? J’élimine l’autre hypothèse, celle de l’alien qui ne me veut pas de bien, car elle ne recoupe pas mon vécu. Depuis que je suis asservi, je me sens libre, infiniment. Depuis qu’on me commande, qu’on me pilote, qu’on me conduit, je me laisse faire. Je suis aux anges. Aux bons anges, ceux auxquels je ne crois guère. Sans doute ai-je tort. Mon petit moi est un gros con. Il se fait rare, merci les anges. Mais il rôde toujours dans l’ombre.

On consacre la première moitié de sa vie à se forger un ego solide, et la seconde moitié à s’en débarrasser. (Carl Gustav Jung)

Mille réalités ? Bien plus encore. Chacun la sienne. Toutes elles se valent. Pipo & Co. Chacun de nous en a plusieurs. Autant qu’on veut. Souvent, par conformisme, on garde la même pendant des lustres. Toujours pendant, les lustres. Accrochés au plafond comme des cons. Comme des petits egos. Tout petits mais si envahissant !

Le miracle est dans la rencontre. Elle est réussie ou pas, tout dépend du contexte. L’instant. Question de temps. Timing. Le guerrier n’est rien sans un parfait sens du timing. Il arrive toujours au bon moment. Comment fait-il ? Encore un mystère. Il n’en sait rien, il le fait. Son corps le fait. Ou quelque autre force qui s’impose à lui en douce.

Contrôle et compte rôle

Le contrôle est une illusion. On n’a aucun contrôle sur quoi que ce soit. Surtout pas sur soi. Les pensées qui nous traversent ne sont pas à nous. De qui, de quoi viennent-elles ? Sont-elles utiles ou pernicieuses ? A-t-on vraiment besoin de ce bourrage de crâne incessant ? Faut couper la sono. La seule façon d’en finir avec ces pensées importunes est de fermer le robinet. Couic, je ne pense plus. Bing, j’ai la tête vide.

Le contrôle sur nous-mêmes est une illusion, tandis que le contrôle de nos pensées par d’autres pourrait être une réalité. Une parmi des myriades. Pour y échapper, c’est simple, cesse de penser. Si ça te chagrine, hop, n’y pense plus.

Les impulsions irrésistibles qui s’emparent de l’une ou d’un autre viennent-elles de lui ou d’elle ? J’en doute. Voici ce que je crois. Nous sommes téléguidés. Pilotés par d’autres… Qui ? Est-ce que je sais ?

Réfugie-toi dans le rêve, réfugie-toi dans la prière, politique de l’autruche, cache-toi dans ta foi. C’est plus commode et plus confortable, pas vrai ?

– Si je n’ai plus la foi, qu’est-ce qu’il me reste ?

La vérité. Dure. Âpre. Elle n’a rien qui rassure, rien qui réconforte. Elle murmure à l’oreille. La tête est terrifiée. C’est le cœur qui l’entend. Si tu n’as plus la foi, il te reste la vie. Pleine de splendeurs et gorgée d’horreurs. La vie est pour celles qui ont le cœur bien accroché et la langue bien pendue. Et les bijoux de famille aussi.

Justement j’étais dans le négoce.
– Le négoce de quoi ?
– Les bijoux de famille.
– Ah oui, l’or, l’argent, les brillants…
– Non les bites et les couilles. Je les vendais à ceux qui en ont besoin.
– Et ça marchait ?
– Le feu de dieu ! Ils sont nombreux, croyez-moi.
– Je veux bien vous croire. Dommage que le métier se soit perdu.

Voilà. Cette réalité-là en vaut bien d’autres. Elles se valent toutes, et ça ne va pas chercher loin. En fait elles ne valent rien. Moins que rien. Trois pets de lapin.

Mais dites-moi… Ces multiples réalités, ces innombrables décors dans lesquels j’évolue… Si on y ajoute le fait que ce n’est pas moi qui me pilote, ça donne quoi ? Un monde virtuel, comme nos jeux vidéo. Un monde virtuel où je ne suis qu’un personnage 4D. Eh bien, ça se précise, dirait-on.

Ce bruit qui court

Demain, ce soir, tantôt la réalité va se multiplier. Sa multiplicité va devenir visible. Et tout le monde l’entendra, ce bruit qui court.

Déjà les éveillés à la tierce oreille l’entendent tomber du ciel ou monter de la terre, sourd et terrible grondement qui fait trembler les sols et les vitres, qui écartèle la voûte céleste. Est-ce un don d’Apollon ? Seuls l’entendent les éveillés. Mais pour eux, quel vacarme horrible !

Ce bruit qui court, terrible, menaçant, c’est la première des sept trompettes de l’apocalypse. Ou pas. C’est l’annonce de réalités nouvelles, variables, ajustables, des réalités mutantes. Dans le bruit et la fureur d’un monde qui s’engloutit dans ses déjections, apparaît un cygne d’étang. Blanc dans la boue nauséabonde, élégant sur un fond d’immonde, nu dans ses plumes, fier sous la lune, le cygne va sur son étang. Signe des temps…

Le bruit fait entendre encore sa fureur tellurique. Colle ton oreille au sol qui tremble, déploie tes antennes vers le ciel de cendres, la nuit vient. Il va falloir s’y mettre sérieusement. Incessamment.

Si vous avez entendu mille forteresses volantes, les bombardiers géants étasuniens, débouler sur le pays conquis du haut de leur immense orgueil, si vous avez tremblé sous les rafales cinglantes de ce terrible bruit qu’ils font, ce bruit qui tue plus sûrement que les bombes, ce cri de honte, ce râle immonde, jamais vous ne pourrez admettre que le bruit inconnu dont je parle est cent mille fois plus fort. Et pourtant, c’est le cas. Oh que oui !

Si c’était l’alarme ? Le choc avant-coureur ? Les sirènes qui annoncent la catastrophe imminente ?

Mouais… Ou si c’était moi qui déconne ? Rassurez-moi, écrivez que vous l’avez entendu vous aussi.

Il faut danser dans les chaînes.
Friedrich Nietzsche