Près d’Hathor

 

Moi, Hénoch, fils d’Aorn l’humain, fils de l’esclave que je fus, me voici très humble et très repentant qui viens vers toi, ô lecteur inconnu. Par devoir sacré je dois te révéler tout ce dont je fus témoin. Sans mentir, sans travestir, sans omettre un détail, pourtant sans te lasser, toi qui recueilles mes paroles. Toi que ma voix peut atteindre ici-même, alors qu’une portion d’univers nous sépare, une belle portion d’éternité.

Par delà les astres, par delà les collines et les amples vallées de l’espace courbe, par delà les éons vengeurs, par delà le temps dévorant qui se repaît de ses enfants, me voici nu devant toi, de corps, de cœur et d’esprit. Je vais ranger dans un globe de cristal la somme entière de ce que fut ma vie, la somme totale de ce que j’ai compris. Et toi, je ne sais comment, je ne sais ni où ni quand, tu m’entendras. Sur ton rivage un jour le globe de cristal sera gentiment déposé sur le sable. Par miracle, il a survécu jusqu’à toi. Les ravages du temps, de la mer et des vents se verront sur le globe. Des fissures ont entamé son orbe. Et par l’une de ces failles mes paroles s’échappent, recueillies par ton oreille attentive. Un tel concours de circonstances te désigne de bon droit comme mon légataire universel. Puisses-tu user de mes leçons, non celles que je donne, mais celles que j’ai reçues.

Le temps est lent pour moi, prends-en un peu du tien pour me lire. La Déesse m’a mené d’une poigne de fer, elle m’a courbé sous sa volonté. Alors mon orgueil s’est dressé sur sa face. J’ai voulu mesurer mes forces à celles de la Toute Puissante, il m’en a cuit. Trente années durant, j’ai dû malmener mon tempérament, vivant au milieu du monde comme si je vivais seul. Ermite dans la cohue, je cherchais mon étoile. A la fin, mon ego de merde a fini par céder. La Déesse a levé ma punition. Elle m’a enlevé au ciel qui est au-dessus du ciel. J’ai parcouru les courbes de l’espace dans un vaisseau rapide. Les lumières des étoiles sont toutes différentes. Leur beauté ne se peut comparer qu’aux lueurs de couleurs changeantes qui drapent le ciel polaire de grands rideaux moirés. Pourtant la féerie du voyage fut éclipsée par la somptueuse beauté d’Alcor.  Cette étoile divine illumine Wahn, la planète où sont nés les dieux qui nous ont faits. C’est encore la terre de Wahn qui accueille leur dépouille quand d’aventure ils changent de corps.

Les dieux sont nés, ils doivent mourir un jour, c’est la loi du vivant. Pour éviter cette disparition, ou pour la retarder, leurs médecins ont développé une méthode qui permet à l’esprit et au corps subtil de migrer vers un jeune organisme quand l’ancien devient défaillant. Cette médecine est banale, elle se pratique ici depuis toujours. Personne n’a souvenir de l’époque où les dieux mourraient de vieillesse. A présent, ils ne meurent que par accident. Ce qui est rare. Ils lisent l’avenir, aussi peuvent-ils éviter toutes les situations dangereuses… ou choisir de les affronter pour le plaisir du sport. Quelques humains parfois ont semblable folie. Les autres les admirent beaucoup pour cela, ils les traitent de héros, de génies, de champions, et de bien d’autres noms.

 

 

Moi je ne suis qu’Hénoch, frère des éveillés, disciple de mes épreuves qui m’ont tout enseigné. Ma vie est un miracle dont je ne suis pas l’auteur. La déesse m’a comblé. Elle m’a châtié aussi, quelquefois sans merci. La douleur m’a grandi. Elle m’a ouvert le cœur, dénoué les membres et l’estomac. Sur Whan la belle, je me suis cru divin, moi qui ne suis qu’un homme. J’ai vécu tant d’années, rien n’est terminé, ma vie se poursuit. La malchance aussi. Je me suis pris pour un des dieux mes maîtres, j’ai voulu composer l’opéra d’Alcor, mais qui suis-je pour ça? Honte à moi ! J’ai tout gâché par orgueil. Mon ego puant m’a plongé dans son élément. Il m’a fallu cent ans pour sortir de l’enfer où Hathor me tenait.

Le temps n’est rien, me disait-elle. Quand ton corps sera fourbu, je t’en ferai servir un neuf. Elle a tenu parole. La Déesse ne ment pas. Elle ne fait pas d’erreur. Son but est son chemin, il mène où elle décide. Trois fois j’ai changé de costume. Trois corps différents furent habités par votre serviteur émerveillé, tant il est vrai que le corps n’est pas l’homme, comme le haillon ne fait pas le mendiant. Un nouveau corps plein de vigueur permet aux dieux de retrouver l’éclat fougueux des amours de jeunesse. Beaucoup ne s’en privent pas, la plupart s’en donnent à cœur joie.

Ma mission fut d’appliquer les sanctions voulues par la Déesse. Veiller au bon déroulement de ses sentences. Châtier des coupables ou punir des innocents, mon avis importait peu. A force d’iniquité mon cœur s’est endurci. Jamais je n’ai pris plaisir à cette triste besogne, au grand jamais. Il est vrai que je l’accomplis à merveille. Bourreau des puissants tombés en disgrâce, tortionnaire des héros déchus, mais aussi tourmenteur des victimes expiatoires, j’ai causé la mort de bien des innocents. Toujours je cherchais la perfection, même dans l’horreur. Tel est mon crime impardonnable.

« Ce qui montre bien que tu n’en as pas fini avec ton ego de merde et ton insupportable prétention, mon cher Hénoch. »

Les dieux me redoutaient. En peu de temps ma réputation d’exécuteur des hautes œuvres fut à la hauteur de mes sinistres exploits. Combien m’a-t-il fallu ? Il m’a fallu cent ans. Enfin l’intimité de la Déesse me fut acquise en totale affection. Elle me fit faire un corps d’étalon pour que j’honore le sien comme il le mérite. Etre favori de la Déesse comporte bien des avantages, et davantage d’inconvénients, comme je devais le découvrir. Trop près du soleil on s’y brûle les ailes. Dans ma tête vide, les mots d’Hathor, tant attendus, longtemps souhaités : « Ta bravoure en cent combats… mille concours… héros, devin, poète… commander un croiseur dans la Garde… »

Et les années passent, je dois tenir mon rôle pour garder ma place auprès d’elle. Jamais la déesse ne lèvera ma peine, à moins qu’elle vienne à se lasser de moi. Je me garde d’y penser, elle peut tout lire en mon esprit. M’armant jour après jour d’une infinie patience, j’ai fini par gagner son pardon. Ma punition levée, mon commandement dans la Flotte Impériale confirmé, une permission exceptionnelle de 5 ans me fut accordée. Libre à moi d’utiliser ces vacances à ma guise. Hathor fit mettre à ma disposition un croiseur subliminique, avec tout son équipage pour la manœuvre. J’ai refusé cette faveur. Je voulais partir seul pour découvrir à mes risques le vaste empire déjà conquis par Hathor et toutes les Matriarques qui l’ont précédée.

 

 

C’est alors que mes aventures ont pris un tournant que j’aurais eu grand peine à imaginer.

 

C’est la vérité qui libère, et non les efforts qu’on fait pour être libre.
Jiddu Krishnamurti