Homme de connaissance

Le premier livre utile de Carlos Castaneda s’intitule Voir. Il est sous-titré Les enseignements d’un sorcier yaqui. Je voudrais revenir ici sur la sagesse de ce sorcier-là. En écoutant ce qu’il enseigne à Carlos, on découvre l’exigence de la vie d’un sorcier, nagual de surcroît. On découvre aussi la grandeur d’un homme implacable, détaché de tout comme le Mat du tarot, mais sur le chemin qui a du cœur parce tel est son bon plaisir.

Dès le départ, Juan Matus fait très fort. Carlos le raconte dans son tout premier livre, L’herbe du diable et la petite fumée, dont la lecture n’est ni indispensable, ni recommandable : elle risque de pervertir l’esprit du guerrier de lumière. Toujours est-il que la toute première fois où Carlos vient le voir chez lui, le vieux sorcier exécute une série de pitreries et de haute voltige par-dessus la ramadaauvent mexicain et le toit de sa petite maison.

Matus le matois voulait montrer à Carlos ce qu’est en vérité un homme de connaissance. Rien moins qu’un puissant sorcier. Il y parvient en effaçant son histoire personnelle. Il devient lisse comme un galet poli, pour ne plus offrir la moindre prise aux êtres du monde, lui qui n’en fait plus partie. « L’homme de connaissance n’a ni honneur, ni dignité, ni famille, ni nom, ni patrie, il n’a qu’une vie à vivre. Et son seul lien avec ses semblables est sa folie contrôlée. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.87

La folie contrôlée

La folie contrôlée est la voie du milieu entre raison pure et folie totale. Faut-il agir sur soi et sur les autres pour y parvenir ? Oui, c’est indispensable. A-t-on le droit de le faire ? Oui, car la personne visée est protégée par son libre-arbitre. Même si vous agissez à son insu, elle reste libre d’accepter ou de refuser votre influence, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Que peut-on attendre comme résultat de nos actions ? Aucun. Mais on doit agir tout de même. « Tous nos actes sont inutiles, et malgré tout nous devons faire comme si nous ne le savions pas. C’est ça la folie contrôlée du sorcier. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.79

L’arme que le guerrier doit fourbir sans cesse est sa volonté. Elle est le précieux auxiliaire de l’intention. « Je continue à vivre parce que c’est ma volonté. J’ai maîtrisé ma volonté toute ma vie pour qu’elle soit claire et parfaite. Maintenant il ne m’importe plus que rien ne soit important. Ma volonté contrôle la folie de ma vie. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.82

Le piège du mental

Carlos ne vit pas chez Juan Matus. Il habite à Los Angeles, il suit ses cours d’anthropologie à l’UCLA, et quand il peut, il vient passer quelques jours dans le sud du Mexique chez son benefactor. La première chose que lui fait Juan Matus quand il le voit revenir vers lui consiste à lui couper la tête. À le priver de la machine à produire des pensées, des arguments, des raisonnements. C’est le corps qu’on enseigne. La tête y fait obstacle. « Il y a longtemps que tu n’étais pas revenu. Tu penses trop. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.87

La tête est le piège. La pensée empêche la méditation. La folie contrôlée est le non-faire de penser. Et le guerrier se laisse emporter par le tourbillon. Il devient le pivot immobile d’une roue magique qui ne cesse de tourner. Mon benefactor s’y entendait à ce jeu-là. Dans son living, dans la nature ou sous une allée couverte, il faisait tourner la roue qui emportait sans crier gare toutes les personnes présentes. À ceux qui s’en étonnaient, il faisait entendre son petit rire de gorge. « Dans la vie de l’homme de connaissance, il n’y a pas de vide. Tout est rempli à ras bord. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.89

Consulte ta mort

Carlito se plaint beaucoup. Il voudrait être déjà comme Don Juan alors qu’il n’a pas commencé le travail sur lui-même. Son vieux maître ne lui fait jamais de cadeau : c’est le plus sûr moyen d’apporter son aide. J’ai vécu ça pendant mon apprentissage au domaine de Rochefort.Voir photo précédente Flornoy était implacable, voire impitoyable. Ce qui en a découragé plus d’une. Et plus d’un. Avec moi, par chance, il a réussi son coup. « Pour devenir un homme de connaissance, on doit être un guerrier et non un gamin pleurnicheur. On doit s’efforcer, sans abandonner, sans se plaindre, sans fléchir, jusqu’à réussir à voir, et se rendre compte alors que rien n’est important. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.88-89

Protestation de Carlos. Maintes fois le vieux sorcier a fait frôler la mort à son apprenti. La mort, tout de même, ça n’est pas rien ! Hilarité de Juan Matus. Pas plus que le reste, la mort n’a d’importance aux yeux du guerrier. Il faut la prendre pour conseil, et tout change. « Beaucoup d’hommes de connaissance choisissent de mourir parce pour eux cela n’a pas d’importance. D’un autre côté, j’ai choisi de vivre, de rire, non parce que cela a de l’importance, mais parce qu’un tel choix s’accorde avec mon penchant personnel. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.86

Si d’aventure Carlito se laisse aller au découragement devant l’ampleur de la tâche, Don Juan commence par rigoler. Puis il retrouve son tranchant et balance à son apprenti une de ses répliques qui tuent. « Un guerrier ne se laisse aller à rien, même pas à sa mort. Un guerrier n’est jamais un partenaire bénévole. Un guerrier n’est pas disponible. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.176

Les répliques cinglantes de Don Juan ne tuent que l’ego. Comme par enchantement, elles font disparaître le mental. Et s’ouvre la porte royale du rire. « On doit toujours choisir le chemin qui a du cœur de manière à être toujours au mieux de soi-même, peut-être pour pouvoir toujours rire. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.85

L’oiseau de la liberté

L’oiseau de la liberté vole en ligne droite, jamais il ne s’arrête, ni ne fait demi-tour. Par cette belle maxime, Matus la matois nous donne un fameux avertissement. Toutes nos rencontres sont capitales, aucune n’est fortuite, aucune n’arrive à contre-temps. Il est donc vital de ne pas laisser passer sa chance. Elle ne sert pas beaucoup, car tout semble programmé pour nous. Toutefois, on en a, on doit s’en servir. Combien de chance a-t-on ? Un centimètre cube, répond Don Juan. Ça n’est pas lourd, mais si on sait s’en servir, ça fera toute la différence. Quand on a cette chance de fréquenter un nagual, aucune autre considération ne doit nous détourner du travail entrepris. « Tu as commencé à apprendre les voies des sorciers. Tu n’as plus le temps de battre en retraite ou d’avoir des regrets. Tu n’as que le temps de vivre comme un guerrier et d’exercer ta patience et ta volonté, que cela te plaise ou non. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.144

Tel est l’enseignement d’un homme de connaissance comme le petit Carlito l’a reçu du grand Juan. Ou plutôt comme Carlos nous le raconte dans Voir. Il y prend rarement la parole. Quand il le fait, c’est pour énoncer des faits, décrire une ambiance, un paysage. Du point de vue littéraire, ses interventions restent techniques. Tel Platon pour Socrate, Castaneda fait parler Matus. Il est le témoin d’un maître, le sien, dont il a fait le nôtre : le sorcier yaqui nommé Juan Matus, que Carlos appelle Don Juan.

À la fin du livre, le maître disparaît dans le chaparral nocturne. Carlos le cherche un instant des yeux. Ce qu’il va dire à cet instant, il aurait pu le dire quand, quelques années plus tard, Juan Matus quitte ce plan définitivement. Avec cette simple phrase, Carlos nous ouvre son cœur et sa nostalgie nous étreint.

« Pendant que je le cherchais, Don Juan devint ce qu’il était réellement : une image flottante disparue derrière une colline. » (source)Carlos Castaneda, Voir, les enseignements d’un sorcier yaqui, Gallimard, p.230

 

Les oiseaux ont leur nid, les loups ont leur gîte, mais le fils de l’Homme n’a pas même une pierre où poser sa tête.
Jésus